Analyse de spectacle: 1983

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La première sortie au théâtre pour les élèves d’option et de spécialité du lycée a eu
lieu le 15 octobre 2025 pour le spectacle 1983, écrit par Alice Carré et mis en scène
par Margaux Eskenazi. Pour l’enseignement de spécialité l’analyse de spectacle fait
partie intégrante de la formation, voici celle de Louise, élève de Première en spécialité
Théâtre.

Le mercredi 15 octobre nous sommes allés à la salle Thélème voir 1983, une pièce
mise en scène par Margaux Eskenazi et interprétée par la Compagnie Nova.
Sur la scène on peut voir une structure en forme de L avec plusieurs espaces
déterminés : les locaux d’une radio, un salon qui servira aussi de bar et au-dessus
de cette structure un écran où sont projetés des textes, des images d’archives et des
vidéos en direct, à droite de cette structure un banc et de l’autre côté, à gauche, un
téléphone.
Cette scénographie nous place dans un décor à multiples fonctions qui nous
aide à comprendre tout au long de la pièce que la bataille pour la lutte contre le
racisme n’est jamais terminée. Nous pouvons, après avoir vu cette pièce, nous
demander, comment Margaux Eskenazi met en scène un tournant politique. Dans une
première partie, nous montrerons en quoi la mise en scène de Margaux Eskenazi
relève d’une forme de travail et de représentation du réel proche du documentaire.
Puis, dans une deuxième partie nous montrerons que ce spectacle prend également
ses distances avec le réel et propose au spectateur une expérience avant tout
théâtrale.

Crédit photo © Loïc Nys

Tout d’abord, afin de mettre en scène cette pièce d’un façon historiquement
convaincante, Margaux Eskenazi explique qu’avant de commencer l’écriture du projet,
elle avait demandé aux comédiens de réaliser des exposés sur la période 1979-1985
sur laquelle porte le spectacle. Ces recherches préalables relayées par une écriture
de plateau toujours documentée et étayée de témoignages de personnes réelles
inspirant les personnages, montrent dans sa pièce un souhait de réalité et de
crédibilité ce qui peut nous conforter dans cette idée de théâtre-documentaire.
Tout au long du spectacle, on remarque également ce travail de documentation,
cette recherche de « réel » dans le choix des musiques ou celui des costumes. La
musique a en effet une place importante dans le spectacle, elle est très présente.
Cette utilisation de la musique peut renforcer cette idée de documentaire car Margaux
Eskenazi utilise des musiques et parle de groupes très populaires durant cette
période. On peut notamment se rappeler le concert de Rachid Taha avec son groupe
Carte de séjour. Mais aussi l’extrait de la chanson « Too shy » de Kajagoogoo,
justement sortie en 1983.
Les costumes sont aussi très importants. Margaux Eskenazi a expliqué avoir choisi
des costumes d’époque, par exemple, pour les costumes de Guy et Christian elle
explique avoir choisi des couleurs et motifs propres aux radios syndicales (les
carreaux, le rouge bordeaux et le marron)

Crédit photo © Loïc Nys

Cette idée de théâtre documentaire est renforcée par des références précises
à des événements ayant véritablement existé. Citons notamment les émissions
télévisées dont il est question dans la pièce. Durant la scène de l’interview de Jean-
Marie Le Pen, les répliques et paroles sont parfois exactement celles que Jean-Marie
Le Pen a prononcées lors de sa première apparition publique à la télévision le 13
février 1984. Christine, la femme de Pierre parle également de l’émission « Vive la
crise ! » animée par le comédien Yves Montand. La pièce raconte surtout l’avènement
d’un moment historique important en 1983 : la marche pour l’égalité et contre les
violences racistes.
D’autre part, l’utilisation d’autres médias comme des vidéos en direct, des
textes et des images d’archives nous conforte encore plus dans cette idée de
documentaire.
En effet, sur la scène nous pouvons observer un grand écran au-dessus de la
structure en bois sur lequel est projeté un grand nombre d’images d’archives mais
surtout des vidéos prises en direct sur la scène. Margaux Eskenazi dit vouloir utiliser
ce média afin de travailler sur le focus, et permettre au spectateur d’avoir une autre
vision de la pièce. En effet, lorsque sur l’écran, des vidéos de ce qu’il se passe sur la
scène sont projetées, cela permet au spectateur de découvrir d’un autre œil la scène.
Par exemple, dans l’une des premières scènes, la caméra filme la radio syndicaliste.
De loin, nous ne voyions pas très bien ce qu’il se passe à l’intérieur mais grâce à la
caméra on arrivait à percevoir des détails de mise en scène que l’on n’avait pas vus
avant. Et le film en direct ainsi produit donne à la scène un aspect de reportage.

Crédit photo © Loïc Nys

Par ailleurs, le côté documentaire est renforcé par l’utilisation d’images
d’archives. Effectivement, Margaux Eskenazi ajoute de la réalité à son spectacle en
utilisant des images réelles de ce dont on parle à travers la fiction. Par exemple
lorsqu’ils parlent de la marche pour l’égalité et contre le racisme, en même temps,
sont projetées des images tirées de « La marche des Beurs arrivait à Paris » un
reportage de l’époque que l’on peut encore aujourd’hui consulter sur l’INA.
De plus, des textes sont aussi projetés sur cet écran et sur une toile tendue devant le
local de la radio syndicaliste. Ces textes permettent de rajouter du contexte à
l’histoire lorsqu’il y a par exemple des sauts dans le temps ou pour introduire un
nouvel élément narratif. Par exemple, lorsqu’ils expliquent ce qu’est le festival ROCK
AGAINST THE POLICE.
Nous venons donc de voir que ce spectacle présentait des caractéristiques
d’un spectacle documentaire, qui retraçait chronologiquement les évènements de la
période 1979-1985 grâce à la mise en scène. Cependant, ce spectacle, malgré ce lien
nécessaire entretenu avec le réel, s’en affranchit et reste avant tout un spectacle de
théâtre.Dans cette deuxième partie, nous allons donc montrer comment Margaux
Eskenazi nous explique l’Histoire tout en prenant des libertés théâtrales.
Premièrement, Margaux Eskenazi prend de la liberté sur les repères
chronologiques et historiques. Effectivement, nous avons parlé plus tôt de
l’utilisation de la musique très importante dans ce spectacle mais la metteuse en
scène ne respecte pas toujours le contexte historique, délibérément. Par exemple,
lors de la scène où les animateurs de la radio syndicaliste fêtent l’élection de
Mitterrand on peut entendre la musique « Too Shy » de Kajagoogoo. Cependant,
comme je l’ai dit plus tôt, cette musique est sortie en 1983 alors que Mitterrand a été
élu en 1981. On retrouve ce cas-là lorsque le groupe Carte de séjour va chanter à la
radio syndicaliste. Rachid Taha avec son groupe interprètent leur chanson Nar alors
que celle-ci n’est pas encore sortie à la date à laquelle ils font leur concert dans la
pièce.
Ces anachronismes sont assumés par la mise en scène et les dialogues des
comédiens et contribuent à rappeler au spectateur qu’il assiste à un spectacle de
théâtre.
De plus, cette friction avec le réel se reproduit lors de la scène d’Yves Montand vers
la fin du spectacle. Christine, la femme de Pierre regarde l’émission télévisée intitulée
« Vive la crise ! ». L’objectif de cette émission était de convaincre les Français qu’il
fallait accepter la rigueur. Yves Montand, présentateur d’un soir mais surtout
personnalité appréciée, joue son rôle de conviction auprès de Christine qui menace
alors Pierre de le quitter s’il continue à s’investir dans la lutte syndicale. C’est alors
qu’Yves Montand entre dans la pièce, cette entrée constitue une véritable fracture
entre la réalité et la fiction. En effet, Yves Montand est interprété par une femme, vêtue
d’un élégant costume à paillettes, et fait irruption dans le salon de Pierre accompagné
d’un panneau encadrant la « star », symbolisant à la fois le décor du petit écran et
peut-être aussi un peu l’égo de la « star » qui peine à franchir les portes. Cette
irruption comique et fantastique nous éloigne du réel pour nous faire rentrer dans la
fiction.

Crédit photo © Loïc Nys

Margaux Eskenazi nous rappelle également que nous sommes bien au théâtre par la
mise en scène elle-même qui casse souvent le quatrième mur. Par exemple, lors de
la scène de Jean-Marie Le Pen. Margaux Eskenazi explique avoir intégré dans le
spectacle une discussion qui a réellement eu lieu pendant l’écriture du spectacle par
rapport aux droits d’auteur. Nous sommes également ramenés à notre réalité de
spectateur lorsque l’un des acteurs doit faire un changement de personnage donc de
costume. Il jouait un père et dit à sa fille : « C’est pas que je t’aime pas ma fille mais
je dois changer de costume pour mon prochain personnage » et va se changer. Ce
moment plein d’humour casse effectivement le quatrième mur en utilisant le
vocabulaire spécifique du théâtre pour briser l’illusion du réel.
De nombreuses adresses au public renforcent à leur tour l’idée que nous sommes
bien au théâtre : lors de la scène de la préparation de la marche pour l’égalité où les
deux personnages, le responsable de la logistique et son assistante, font participer
le public, on nous demande de nous porter volontaires et de signer une feuille nous
engageant à héberger des gens. A plusieurs reprises, les personnages joués par les
comédiens s’adressent directement au public pour faire le récit de certaines
circonstances : citons par exemple la scène où un acteur-narrateur nous explique
comment l’influence d’une série télévisée a pu conduire un individu à abattre un jeune
de son quartier.

Crédit photo © Loïc Nys

Le spectacle 1983 est donc un spectacle inspiré du réel, avec une certaine
dimension documentaire (événements historiques réels, personnages construits à
partir de témoignages de personnes ayant véritablement vécu cette époque…) mais
qui fait le choix délibéré d’entretenir et de représenter une distance avec la réalité.
C’est bien au théâtre que nous sommes et finalement, l’espace-temps ici proposé par
la Cie Nova est un espace de réflexion proposé au spectateur.
Ce spectacle nous montre que la lutte contre les inégalités n’est jamais terminée et
qu’il faut que l’on continue à se battre. J’ai beaucoup aimé cette pièce qui m’en a
appris beaucoup sur cette période et qui m’a également mené au constat que
certaines choses n’avaient toujours pas changé ou encore trop peu évolué.

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