Petit Albert deviendra maire       Télécharger le texte au format RTF ( 22Ko)     Retour

 

Après une longue discussion, les deux parents prirent une difficile décision : l’abandon du nouveau-né. Une nuit de pleine lune, Henry, avec l’enfant dissimulé dans sa veste, se dirigea vers son véhicule pour le conduire dans la banlieue de la ville voisine…

            Le lendemain matin, s’apprêtant à sortir les poubelles, le concierge découvrit avec stupeur un bébé, soigneusement emmitouflé dans une épaisse couverture.

Il le recueillit avec délicatesse et le déposa sur son lit afin d‘aller emprunter un biberon chez sa voisine du dessus, qui venait d’accoucher de son second enfant. Remarquant son incroyable nez camus, il décida de l’appeler Albert puis finit par l’adopter.

            Quelques années passèrent tranquillement, Albert grandit modérément et finit par atteindre un mètre soixante-dix sept. D’épais sourcils bruns ornaient ses yeux globuleux de couleur verte et de longs cheveux châtains entouraient son visage carré, au milieu duquel trônait son nez camus qui lui avait valu son nom. Albert possédait une mâchoire inférieure saillante et son sourire laissait apparaître des dents jaunâtres. Il était assez imposant et marchait d’un pas fier et bien assuré.

            Un jour, Albert surprit une conversation entre ses voisins qui disaient qu’il avait été adopté. Il s’interrogea longuement et décida de ne pas en parler à ses parents, il alla donc voir une cartomancienne à quelques pas de chez lui. Celle-ci eu un flash, et la vision qu’elle perçut ressemblait à ceci :

 

 Un jour de printemps, alors que le soleil brillait de toute sa splendeur, Henry, un paysan de province, se rendit à la fête foraine, à quelques minutes à vélo de son village.

            Après un court repérage des lieux, il s’arrêta devant une machine nommée Destinée, qui faisait des prédictions pour deux euros. Il sortit son porte-monnaie de la poche de sa vieille veste raccommodée par sa femme. Après un long calcul, il réunit la somme nécessaire à introduire dans la machine. De celle-ci, dans un désagréable bruit métallique, sortit un petit morceau de papier sur lequel il était inscrit :

« TU SERAS TUÉ PAR LA MAIN DE TA PROGENITURE QUI ÉPOUSERA TA FEMME PAR LA SUITE. »

Affolé, Henry pédala aussi vite que ses jambes purent le lui permettre jusqu’à sa demeure.

Au fil des mois, les pensées d’Henry concernant la prédiction de Destinée commencèrent à s’estomper jusqu’au jour où elles ressurgirent soudainement : sa femme Josiane était enceinte. Henry, ne sachant plus que faire, lui expliqua la mésaventure à laquelle il avait été confronté lors de la fête foraine. Suite à cette dramatique nouvelle, Josiane resta pétrifiée.

-Bon Dieu ! V’la qu’elle commence à avoir des fuites !

-Dis donc pas de conneries, j’suis en train de perdre les eaux ! hurla Josiane. Vois-tu pas que je souffre ?

Henry se pressa de conduire sa femme à la maternité la plus proche…

 

La vision de la vieille femme s’arrêtait là. Cette dernière ne lui révéla rien de ce qu’elle avait vu mais elle lui prédit qu’il écraserait son père en voiture et qu’ensuite il se mettrait en ménage avec sa mère

            Le jeune homme, horrifié, devint livide et partit en courant, oubliant même, dans sa panique, de payer la facture. Bouleversé et ne sachant plus que faire, il erra dans le parc voisin durant de longues heures et médita sur la dramatique nouvelle. Albert décida finalement de s’en aller faire sa vie à la campagne et partit donc de cette ville pour un petit village, sans même prendre le temps de rassembler ses affaires.

            Il roulait à une vitesse folle, il arrivait à peine à distinguer les arbres qui bordaient la route. Au bout d’un moment, il ralentit et remarqua sur son tableau de bord qu’il était en panne d’essence. Il s’arrêta dans la première station service qu’il trouva et fit rapidement le plein. Albert reprit le chemin de la campagne, plus tranquillement cette fois quand soudain, il percuta brutalement quelque chose. Il s’arrêta, sortit de son véhicule et trouva un homme étendu par terre, près de son vélo détruit par la violence du choc. Pris de panique, il fouilla dans sa poche, de laquelle il sortit son téléphone portable pour appeler une ambulance. Il voulut s’assurer que le cœur du malheureux battait encore mais, trop tard, il était déjà mort. Bouleversé, Albert ne sentait plus ses jambes. Il remonta péniblement dans sa voiture afin de prendre la fuite car sa voiture n’était pas assurée.

            Albert arriva bientôt dans un petit village au décor pittoresque. Il alla à la mairie, une grande et ancienne bâtisse qui tenait aussi lieu d’école, et demanda où il pouvait loger. On lui indiqua la maison voisine de celle de la veuve du maire, ce dernier étant décédé la veille .

Trouvant la demeure à sa convenance, il l’acheta.

Les semaines se succédaient et Albert se plaisait beaucoup dans ce village où il travaillait maintenant comme ouvrier. Il aimait sa nouvelle vie mais ses parents lui manquaient un peu, parfois il songeait à leur rendre visite mais il avait trop peur de l’ancienne prédiction à laquelle il repensait constamment.

            Un jour, alors qu’il lisait tranquillement son journal, un villageois vint frapper à sa porte. Il lui présenta une pétition pour empêcher la construction d’un complexe touristique. Albert, ne sachant pas trop ce que cela signifiait, signa et partit faire un petit tour. Lors de sa promenade, il rencontra un homme qui se disait promoteur immobilier et qui lui parla de son projet. Il s’agissait en réalité de construire une sorte de centre de loisirs pour des personnes fortunées, comportant un golf, un aérodrome, un terrain de polo et un hôtel avec piscine. L’homme précisa également à Albert que pour réaliser ce projet, il fallait de la place et qu’une bonne partie des maisons devaient être rasées. Albert, défavorable à cette idée, se mit en colère et renvoya le promoteur en disant qu’il n’avait que faire de son complexe et qu’il pouvait très bien aller le construire ailleurs ! L’étranger, furieux, partit en jurant qu’il serait de retour, muni d’un avis d’expropriation. Ne pouvant laisser passer une affaire aussi économiquement intéressante, le promoteur tint sa parole et revint de plus belle . Etant également d’une grande perversité, il s’amusa à penser une énigme qu’il poserait à chaque résident du petit village.

            Quelques-uns répondirent aussi vaguement que timidement «  l’Homme » à la question posée, idée qu’ils tiraient d’un vieux livre dont ils se rappelaient plus ou moins l’histoire.

            Lorsque le promoteur réalisa qu’il ne lui restait plus qu’une maison à visiter, un diabolique sourire s’empara soudainement de lui. Il sonna à la porte de la maison d’Albert songeant déjà à son précieux complexe, puis, dès que la porte s’ouvrit, posa son énigme : 

« -    Mon premier peut-être liquide,

-    Mon second ne fait pas le bonheur,

-  Mon troisième est inodore,

Quel est mon tout ?

L’argent, répondit brièvement Albert. »

Cet ignoble rictus disparut subitement du visage de l’homme qui partit en courant tellement sa déception était grande.

Quelques mois s’écoulèrent, et une liaison s’était maintenant établie entre Albert et la femme de l’ancien maire du village qu’il fallait désormais remplacer. Albert se présenta aux élections et fut élu maire dès le premier tour…

Un récit écrit par Anaïs BORDIER et  Benjamin COQUIL