Ce récit de Cécile Hubert, élève de seconde 510 au Lycée Vaucanson, a remporté le prix du concours de nouvelles de la " Coterie poétique du Chinonais" en 2007

MOURIR D’AIMER

Il sortit de la masure, habillé de noir et portant le deuil sur son visage, à ce moment là, une dizaine de personnes se dirigea vers lui, avec une démarche qui laissait deviner que la mort venait encore de frapper . En effet, la mère Ferret venait de mourir, la mort  soudaine avait frappé cette vieille femme de quatre-vingts ans et tout le village se sentait anéanti par la brutalité de l’évènement. Cette femme était la petite étincelle qui donnait au village sa gaieté, elle était sensible, joyeuse, rigolote, toujours attentionnée, elle avait le goût des promenades solitaires, ce qui était plutôt contradictoire  avec son tempérament, et la passion de la lecture, cette passion la tenait éveillée tard le soir . Cette femme profitait de la vie comme personne d’autres. Son mari, lui, tenait à elle comme à la prunelle de ses yeux, jusqu’à sa mort, ils s’étaient aimés comme au premier jour ; elle était son rayon de soleil. Tout les deux avaient prévu de retourner à leur ferme qu’ils avaient abandonnée où la vie y était  devenue de plus en plus difficile. La ferme se situait en haut de la montagne, loin de tout, ils avaient prévu d’y profiter des derniers instants de leur vie et d’y mourir tous les deux , en paix. Mais la mort était arrivée prématurément, et les avait séparée.


       Le corbillard passa devant la masure et se dirigea vers l’église, le cortège habillé de noir et de larmes, lui emboîta le pas, mené par le veuf impassible. Tous entrèrent dans l’église. Trois-quart d’heure passèrent avant que la porte ne se rouvrit; le cortège en sortit et se dirigea vers le cimetière en silence. Le curé y fit une prière, le corps fut enterré; et les personnes du cortège rentrèrent chez elles, comme elles en étaient parties, c’est à dire en pleurs, désespérées et encore sous le choc. Le père Ferret partit le premier se réfugier dans sa bicoque, il s’assit dans son fauteuil et regarda celui de sa femme; vide, tout comme sa vie sans elle. Il repensa à leur projet de retour aux sources. Il y réfléchit toute la nuit. Au petit matin, sa décision était prise, il se retirait dans sa ferme. Il décida de se mettre en marche, le lendemain à l’aube, il n’avertit personne de son départ de peur que  l’hommage qu’il rendait à sa femme par ce retour à la ferme, ne fut perturbé par quelques villageois bien attentionnés qui auraient voulu l’accompagner et prendre soin de lui. Dans la journée il ne parla à personne, tant occupé par sa femme, il se coucha tôt ce soir là, même en dormant elle possédait. A l’aube, il sortit par la porte du jardin, un sac sur le dos, et se dirigea  vers la route menant à Val d’Isère, même si le père Ferret avait du mal à marcher et que sa canne l’ embarrassait, il continuait à avancer vers la ferme. Quand il était fatigué, il s’asseyait sur un rocher et pleurait, des larmes de joies mêlaient à des larmes de deuil, en montant à la ferme, il rendait visite à sa femme, c’était sa seule raison d’avancer. Ce voyage s’était transformé en un pèlerinage qu’il se devait d’accomplir. Après plusieurs jours de marche, il arriva enfin. En franchissant le pas de la porte, il tomba à genoux puis s’allongea sur le sol. Et pour la première fois depuis la mort de sa femme, il parla :
Tu vois, ensemble, nous y sommes arrivés, à partir de maintenant  rien ni personne ne pourra nous séparer !
Le voyage et l’altitude avait considérablement affaibli le père Ferret, il avait plus de mal à respirer, à la fin marcher lui était devenu un obstacle permanent, ses genoux lui donnaient des douleurs atroces, et ses mains étaient les cibles d l’arthrose. L’ hiver approchait à grands pas, et les températures commençaient à baisser sensiblement, mais cela il s’en moquait, car sa femme pour lui était à ses cotés, elle lui tenait la main, il la voyait. A partir de ce moment, il lui parla comme si elle était encore vivante, il lui parlait de tout et de rien, de leurs souvenirs communs , et quelques fois se rendant compte qu’il délirait, il se mettait à pleurer des larmes de rages, de folie, et quelque temps après, il recommençait à halluciner. La solitude, finalement, le rendait fou, mais il n’en était pas conscient et il continuait à vieillir dans cette folie; sa seule occupation était la lecture, il avait emporter avec lui, une dizaine de livres appartenant à la mère Ferret, et il en retrouva que sa femme avait laissé sur place. Il les lisait à voix haute croyant qu’elle l’écoutait, il faisait des commentaires sur certains passages, lui demandait ce qu’elle pensait sur d’autres, puis répondait à sa place en imaginant ce qu’elle en aurait pensé. La maison depuis l’arrivée du père  Ferret sentait le pain d’épice; la pâtisserie que la mère Ferret  préférait, ce qui renforçait encore plus sa présence au coté de son mari. Lorsque le père Ferret ne lisait pas, il fixait des yeux l’horloge accrochée au dessus de la porte, il attendait avec impatience chaque « tic »  « tac » car chaque seconde qui passait le rapprochait de la mort et donc de sa femme . Ces moments n’intervenaient que lorsqu’il s’autorisait à voir la vérité en face, à être lucide  autant dire que ces moments étaient rares, mais  ils existaient.

      Cela faisait maintenant six mois que le père Ferret, s’était retiré dans sa ferme, et que le village le cherchait partout, pendant ce temps, lui, continuait à s’affaiblir, assis seul, dans son fauteuil, attendant la mort avec impatience. Un mois encore passa, avant que le moment tant attendu n’arrivât, il était assis, un livre sur ses genoux, les yeux rivés sur l’horloge, et l’odeur du pain d’épice imprégnait ses vêtements. La mort arriva doucement sur la pointe des pieds, pour ne pas l’ effrayer. Elle posa doucement ses mains sur ses yeux et lui murmura des mots doux au creux de l’oreille. Il soupira et sourit. A ce moment là, l’odeur de pain d’épice disparut, l’horloge s’arrêtât, et le livre posé sur ses genoux se ferma.

       Le village se rappela alors du projet qu’avait le père et le mère Ferret, et quelques hommes du village se rendirent à la ferme et y trouvèrent le père Ferret mort, même s’il paraissait tranquillement endormi. Ils le redescendirent au village, les villageois encore anéanti par le décès de la mère Ferret, le furent encore plus en découvrant celui du veuf . l’enterrement eu lieu le lendemain. Dans sa tombe, l’on plaça un livre appartenant à sa femme et une tranche de pain d’épice pour la route…