Hérédité et milieu dans La Curée de Zola
Un exposé de Yves Jussot et Cédric Ledanois (1ères S au lycée Vaucanson, année scolaire 2000-2001)
Le roman a pour cadre le début du Second
Empire, dans un Paris que les travaux du baron Haussmann livrent à la
spéculation immobilière. Le promoteur Saccard, avec la complicité de son
frère, le ministre Eugène Rougon, amasse une fortune considérable en achetant
à bas prix les immeubles voués à la démolition. Ce roman retrace la vie d’une
famille dans la haute société.
Zola, par son goût personnel pour la
science, fait de son oeuvre une étude savante du comportement de l’homme par
rapport à lui-même, sa famille, ses ascendants et
descendants, mais aussi par rapport à son milieu
ou entourage social. Zola expose l’aspect ambivalent du déterminisme. Le
roman « la Curée » offre une analyse psychologique et une
étude des mœurs d’une époque : le Second Empire.
Le principe du déterminisme consiste à
admettre que tout phénomène dépend d’un ensemble de conditions antérieures
ou simultanées («les mêmes causes produisent les mêmes effets» ), ou encore
que l’on peut prévoir exactement les effets produits dans des circonstances
déterminées.
A1 ) Milieu ou contexte social : “ Entourage, société, sphère
sociale où l’on vit. Influence du milieu. Réunir des amis de milieux
différents.” Cette définition inclut nécessairement la notion d’influence
extérieure à travers les milieux socio-économiques différents rencontrés
par les sujets observés. Les sujets deviennent alors perméables ou non aux
idées, pensées, modes de vie des autres personnages dont ils partagent un peu
ou beaucoup d’instants de vie. Cette perméabilité ou influence est
elle-même conditionnée par les bases culturelles et familiales innées ou
acquises par l’hérédité.
A2 ) Hérédité : “ Transmission de certains caractères dans la reproduction des êtres vivants. Chez l’homme, transmission de certaines dispositions (particularité morales et psychologiques) des parents aux enfants. Ensemble des prédispositions (physiques, morales, mentales) héritées des parents. Une hérédité chargée: un héritage génétique présentant des tares évidentes. Caractère particulier qui se transmet d’une génération à l’autre dans un milieu, une région, etc. Le bon sens de Saccard lui vient, sans doute, de son hérédité paysanne”.
Le lecteur se situe plus ou moins dans l’histoire
en fonction du milieu dans lequel il évolue lui-même.
Comment le double déterminisme est il représenté dans le roman La
Curée de ZOLA ?
A 3 ) Le milieu du Second Empire (1852 - 1870)
De quoi est constituée la
classe dominante sous le Second Empire, soit sous le règne de Napoléon III ?
Ce sont les propriétaires-rentiers qui la composent pour l‘essentiel, en
second plan viennent les notables provinciaux. Durant le Second Empire la
spéculation immobilière bat son plein, pas moins de 34,1% de leur capital
était employé à des spéculations immobilières.
Dès 1871, par exemple, les députés
légitimistes, comme les députés orléanistes comptaient une minorité non
négligeable d’affairistes dans leurs rangs. Il s’agit assez souvent d’une
reconversion après une carrière administrative ou politique interrompue par le
reflux des notables après 1877. Ces nouveaux riches utilisent les capitaux
familiaux et mondains pour spéculer. Des fortunes se font et se défont à la
Bourse, qui s’enrichit rapidement n’hésite pas à dépenser.
La Cour donne l’exemple de la frivolité par sa manière de s’amuser. Les milieux mondains suivent le mouvement. Les restaurants à la mode, les théâtres offrent le spectacle d’une société mêlée, insouciante, prodigue et de moeurs libres. C’est ce qu’on appelle la Fête Impériale, celle ci est l’expression d’un capitalisme adolescent dont la croissance est illustrée par les expositions universelles de 1855 et de 1867.
Les
personnages-clés du roman : hérédité
et milieu
B 1 )
Aristide Saccard (né Aristide Rougon) né en 1815, un des 5 enfants de
Félicité Puech et de Pierre Rougon, a vécu dans le midi avant de s’installer
à Paris. Il épouse Angèle Sicardot dont il aura deux enfants Maxime et
Clotilde. Devenu veuf, il épouse alors Renée (née Renée Béraud du Chatel ).
Il est issu d’un milieu commerçant, il aime l’argent tel son frère aime le
pouvoir. Chapitre II page 74 « Il
ne lui répugnait pas de se comparer à un habile crocheteur de serrures qui,
par ruse ou par violence, va prendre sa part de la richesse commune qu’on lui
a méchamment refusée jusque là. ».
Il tient de sa mère l’avidité du bien. (notion d’hérédité).
C’est un homme très énergique, qui sait ce qu’il veut dès qu’il
arrive à Paris chapitre II page 73 «
Aristide Rougon s’abattit sur Paris, au lendemain du 2 décembre, avec ce
flair des oiseaux de proie qui sentent de loin les champs de
bataille », « Aristide voulait avoir les mains libres; une
femme et une enfant lui semblaient déjà un poids écrasant pour un homme
décidé à franchir tous les fossés. » page 75,
« Parti par un besoin d’expansion, mis en joie par l’activité
boutiquière de Paris,... Jamais il n’avait ressenti des appétits aussi
larges, des ardeurs aussi immédiates de jouissance. »
Ayant son frère aîné Eugène Rougon ministre sous le Second Empire,
Saccard peut se faire engager facilement comme agent voyer et ainsi gravir les
échelons et les postes au sein de la Mairie de Paris . Son mariage avec
Renée lui permet, outre de consolider sa fortune, de montrer une certaine force
et puissance dans le milieu aristocratique. Chapitre II page 105 « Il
fut ravi de l’aventure; la fortune lui était enfin fidèle : il avait fait un
marché d’or, une dot superbe, une femme belle, à faire le faire décorer en
six mois, et pas la moindre charge. ». Chapitre III page 138 :
« Aristide Saccard avait enfin trouvé son milieu. D’abord il joua à
coup sûr, répétant son premier succès, achetant les immeubles qu’il savait
menacés de la pioche, et employant ses amis pour obtenir de grosses indemnités »
( influence du milieu).
Il fait épouser Louise d’Aurigny à son fils Maxime, : un excellent
parti sur le plan matériel mais la petite santé de Louise d’Aurigny
permettra à Maxime d’hériter plus tôt que prévu d’une forte dot, que
Saccard placera habilement.
Cet aspect calculateur et froid se révèle dans le chapitre II page
100.
« Saccard entrait enfin dans la bande... Il fut galant; il
changea de tactique, se montra d’un désintéressement prodigieux. Quand la
vieille dame parla du contrat, il fit
un geste comme pour dire que peu lui importait. ‘’ Par grâce
dit-il finissons en avec cette désagréable question d’argent...’’...
Saccard fut ébloui; il ne s’attendait pas à un tel chiffre; il se tourna à
demi pour ne pas laisser voir le flot de sang qui lui montait au visage... Au
mot de terrain, Saccard eut un léger tressaillement. »
Ce même esprit calculateur et mathématique se remarque dans le chapitre
II page 79. « Eugène dit : ’’ je compte changer de nom... tu
devrais en faire autant... Tu n’auras à t’occuper de rien, je me charge des
formalités... , ... J’aimerais mieux
Sicard tout court... çà y et j’ai trouvé : Aristide Saccard ... Il y
a de l’argent dans ce nom là. ‘’»
Ce dernier élément peut laisser supposer qu’avec une nouvelle identité, quelqu’un puisse aspirer à faire peau neuve, mais par le principe même de l’hérédité un être ne peut changer sa nature profonde, et ce nouveau nom ne pourra servir qu’au mieux ses intérêts.
B 2 )
Renée : fille d’un magistrat Béraud du Chatel, elle a grandi dans un
pensionnat en province, elle épouse à l’âge de 19 ans Aristide Saccard.
Violée adolescente par un
proche, elle s’attire la haine de son père qui la marie au mieux sous l’influence
de Madame Sidonie. Cette alliance permet d’ailleurs à Saccard d’accroître
sa fortune.
Très dépensière. Notion du milieu dans lequel elle vit car par
hérédité ses parents étaient des bourgeois honnêtes. Ces faits se
remarquent au Chapitre I page 43 « Renée,
troublée par ces pensées de honte et de châtiment, céda aux instincts de
vieille et honnête bourgeoisie qui dormaient au fond d’elle », au
chapitre V page 230, « Et quand
elle avait décidé son mari à lui trouver quelques milliers de francs, elle
les mangeait avec son amant, en folies coûteuses, … ». Renée bien
qu'éduquée avec des principes raisonnables, prend goût à des dépenses
vertigineuses. Ce goût, voire besoin ne lui a été transmis que par le
milieu dans lequel elle vit : la société du second empire. Ceci nous
démontre une nouvelle fois que le déterminisme est une équation complexe du
"milieu" et de "l'hérédité", ces deux facteurs sont
interdépendants.
Elle est une
‘’marionnette’’ entre les mains de son mari et de Maxime.
Nous remarquons ceci au chapitre III page 151
: « … à mesure que Maxime grandit, que Saccard a élargi le cercle
de ses opérations, et que Renée a mis plus de fièvre dans sa recherche d'une
jouissance inconnue. Ces trois êtres finirent par y mener une existence
étonnante de liberté et de folie…. L'idée de famille était remplacée chez
eux par celle d'une sorte de commandite où les bénéfices sont partagés à
parts égales; chacun tirait à lui sa part de plaisir, et il était entendu
tacitement que chacun mangerait cette part comme il l'entendrait. » au
Chapitre VI : « Il regarda encore sa femme et son fils d'un air profond,
comme pour arracher à leurs visages une explications qu'il ne trouvait pas,.
Puis il plia lentement l’acte,
le mit dans la poche de son habit... Vous avez bien fait de signer, ma chère
amie, dit-il doucement à sa femme… C’est cent mille francs que vous gagnez.
Ce soir, je vous remettrai l'argent ». Et à la page 323
: « Tout cet amour maudit… aboutissait à cette fin plate et ignoble.
Son mari savait tout et ne la battait même pas. ».
Renée est aussi manipulée par le milieu aristocratique du second
empire, ceci est d’ailleurs représenté fréquemment tout au long de l’ouvrage;
on peut citer comme exemple : les
fortes dettes qu’a Renée chez le couturier Worms. En effet ceci démontre que
Renée voulait être à la mode et même créer la mode des dames parisiennes.
Elle est aussi une personnalité reconnue de ce milieu bourgeois et
politique; on peut relever au chapitre I cette citation : « Va
ne sois pas modeste, poursuivit Maxime ; avoue carrément que tu es une des
colonnes du second Empire. ». De même au chapitre III ; Renée
se fait complimenter par l’empereur lui-même : « Voyez donc,
général, une fleur à cueillir, un mystérieux
oeillet panaché blanc et noir. »
Ces différents relevés nous montrent que Renée est manipulée par son
fils ainsi que son mari. Ce fait n'appartient pas à l'hérédité, ni au milieu
de Renée; cependant il est en rapport avec le caractère des autres
personnages. En effet Maxime et Saccard entraînent Renée dans leur milieu afin
de pouvoir l’exploiter jusqu’à la dernière seconde et jusqu’au dernier
sou.
Nous pouvons aussi éprouver de la pitié et des sentiments pour Renée, ceci s’explique au chapitre III page 146 : « La faute qui amena plus tard son mariage avec Saccard, ce viol brutal qu’elle subit avec une sorte d’attente épouvantée, la fit ensuite se mépriser, et fut pour beaucoup dans l’abandon de toute sa vie. », ainsi qu’au dernier chapitre à la page 329 : « Quand elle rouvrit les yeux, elle s’approcha de la glace, se regarda encore, s’examina de près. Elle était finie. Elle se vit morte. Toute sa face lui disait que le craquement cérébral s’achevait. » et à la page 333, « ... qu’elle rêva d’arracher une tige du Tanghin qui lui frôlait la joue, de la mâcher jusqu’au bois. ». Ces quelques relevés nous font éprouver de la pitié et même de l’amitié pour Renée, car le viol et son exploitation par les Rougon ne sont dus qu’au milieu dans lequel elle vit. Renée n’y est pour rien si elle a été violée et si elle se fait dépouiller. Ce facteur de causalité est indépendant d‘elle, et c’est justement ce manque de contrôle du milieu dans lequel Renée gravite qui la rend intéressante à étudier.
L’étude des
différents éléments qui constituent le milieu et l’hérédité concernant
Renée nous démontre que Zola voulait placer sur sa table à
disséquer
un personnage qui durant toute sa vie,
aurait été exploité par les autres. Cette représentation convient
parfaitement à Renée car tout au long de sa vie on a abusé d’elle. Ce n’est
donc plus un problème d’hérédité mais aussi un problème de milieu, en l’occurrence
celui du Second Empire.
B 3 )
Maxime
Fils d’Aristide Saccard (dit Sicardot) et d’Angèle Sicardot . A
passé la moitié de son enfance dans le midi en pension (collège de Plassans
jusqu’aux vacances de 1854). A l’âge de treize ans, son père le fit venir
à Paris. Son aspect physique marque parfaitement son mode de vie dans un milieu
assez pauvre : Chapitre III page 125
« C’était un grand galopin fluet, à figure de fille, l’air
délicat et effronté, d’un blond très doux. Mais comme il était fagoté,
grand Dieu!! Tondu jusqu’aux oreilles, les cheveux si ras que la blancheur du
crâne se trouvait à peine couverte d’une ombre légère, il avait un
pantalon trop court, des souliers de charretier, une tunique affreusement
râpée, trop large, et qui le rendait presque bossu. »
Cette description très précise montre que Zola veut faire comprendre au
lecteur l’influence instantanée que peut avoir un milieu, qu’il soit riche
ou pauvre, à un observateur à travers simplement le costume. Cependant, le
fait de vivre à Paris, dans un milieu assez aisé dans lequel évolue le père
de Maxime, lui permet de prendre l’habitude de se comporter non pas en enfant
sorti de la campagne mais comme un adolescent, pour ne pas dire un adulte, et
aussi parce que Renée a contribué à ce revirement social rien que par le
changement vestimentaire de l’enfant.
L’influence du milieu grand bourgeois a complètement changé Maxime;
il est passé d’un garçon assez turbulent à un jeune homme très charmant et
distingué.
Son air de fille vient de sa plus tendre enfance, cela est donc
héréditaire. Il l’a obtenue à sa naissance par ses parents, surtout sa
mère et on ne peut pas y remédier. Nous pouvons également ajouter que son
comportement est le même que celui de ses ancêtres. Chapitre III page
150 « La race des Rougon s’affinait
en lui, devenait délicate et vicieuse. »
Nous en concluons
que Maxime a beaucoup changé physiquement depuis qu’il a quitté un milieu
pauvre pour un milieu aisé aux côtés de son père Aristide Saccard et
de l’influence de sa belle-mère.
Ce milieu a
transformé Maxime mais pas au point de lui enlever quelques qualités humaines
qu’il manifeste entre autres auprès de la ‘’petite bossue’’, Chapitre
VII page 345 « Et quand, au bout
de six mois, Maxime revint seul, ayant enterré ‘la bossue’ dans le
cimetière d’une petite ville de la Lombardie.... Le jeune veuf, riche de la
dot de sa femme, alla vivre en garçon, dans un petit hôtel de l’avenue de l’Impératrice.
Il avait renoncé au Conseil d’Etat... »
conclusion :
L'homme peut paraître la
marionnette de l’hérédité mais aussi son maître en construisant, en
détournant, en renforçant les traits innés. Cette nuance amène alors la
question de savoir si Zola ne ‘’réduit‘’ pas l‘être humain à
travers ce double déterminisme.
On peut noter comme texte
débattant du naturalisme Là-bas de Huysmans (premières pages). Dans ce
texte deux personnages expriment leur points de vue au sujet de la théorie
naturaliste; et on peut y relever des arguments contre cette théorie.
Il faut donc considérer que le
double déterminisme de Zola est un moyen d’étude des comportements humains,
mais qu’il n’est pas le seul.
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