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L’EXISTENCE. LE TEMPS
La Répétition
- De la lourdeur du style au style de vie –
Introduction
La répétition est l’action de dire plusieurs fois le même mot ou bien de refaire les mêmes choses.
A priori, la réitération du même semble inutile, à moins de vouloir insister. Mais à quoi bon insister contre la réalité des faits ou une volonté ?
Il semble bien que la répétition n’ait que peu de valeur à moins qu’au-delà de la monotonie ou de la pathologie et suivant le cours du temps lui-même, elle ne conduise à une patiente et humble progression.
La répétition aurait alors la valeur de moyen adapté à sa fin ; mais ne pourrait-elle pas dépasser cette fonction en ayant par elle-même un sens et une valeur ?
Paradoxalement, cette valeur ne pourrait-elle résider dans ce qui semble à l’opposé de la répétition, c’est-à-dire la nouveauté qui ne peut être complètement révélée au moment de poser ce vers quoi on veut s’acheminer ?
L’insupportable répétition.
Dans le style écrit, la répétition agace, la redondance est de mauvais goût, elle joue avec les nerfs et la patience du lecteur.
La répétition est le superfétatoire, ce dont on aurait pu se passer et qui nous fait regretter le temps perdu.
La répétition se caractérise par sa monotonie qui alimente la tristesse, la mélancolie, la dépression. L’ennui, ce mal existentiel déjà repéré par PASCAL lorsqu’il écrivait que « le malheur est de ne pouvoir demeurer en repos dans une chambre », Robinson, seul sur son île, l’éprouve aussi : toutes les journées qu’il vit sont comme une seule et même journée qui se répète indéfiniment.
Ici la répétition se poursuit sans but, sans espoir de fin.
Le renouvellement du même, de l’identique se poursuit : pas d’horizon en perspective.
La répétition s’oppose radicalement à l’aventure, à la découverte. Sa cadence monotone capte la pensée tout en l’anesthésiant. La lassitude diminue l’énergie nécessaire à la réaction : SPINOZA avait remarqué comment la tristesse diminue notre tendance vers la perfection : « l’âme passe à une perfection moindre » (Livre IV, scolie de la proposition 11 de L’éthique).
Pour limiter la pensée critique, média et publicité jouent sur la répétition. La répétition en boucle des images de l’attentat du 11 septembre a contribué à créer un sentiment de crainte, a renforcé le sentiment d’horreur sur un temps relativement long, suffisamment pour manipuler le reste du monde et le persuader de la justesse de toute décision émanant du pouvoir « Etats-unien ».
La répétition est aussi la forme même des conduites dites « d’addiction ». Pour que le plaisir indispensable se renouvelle, il faut répéter les mêmes gestes qui, en même temps, engendrent dépendance, malaises, maladies et mort dans un enfermement qui semble volontaire. Celui qui répète les mêmes gestes s’illusionne : il voudrait croire que chaque geste nocif est le dernier. Il se trompe en croyant pouvoir s’arrêter. C’est comme s’il était devenu un écureuil enfermé dans une cage en train de tourner sans but.
Le temps, lui-même cyclique, comme une grande roue, fait revenir l’éternel retour du « même », avec les saisons, les jours, les anniversaires.
Cette répétition du temps est à vivre, elle constitue la vie.
Les répétitions humaines dans le style écrit, les rituels vides de sens, sont ressentis comme une perte de temps. Mais pourtant, la répétition des jours, des années semble la trame de notre vie, le temps lui-même tel qu’il est vécu.
La répétition : un passage obligé.
Si on compare le temps à un fleuve, il amène avec lui des éléments du passé, que cela soit des connaissances et des rites hérités de la tradition ou bien des souvenirs pour l’individu.
La répétition ne peut se définir et se reconnaître sans la mémoire. La répétition d’un événement s’accompagne du souvenir : le semblable est reconnu comme tel.
Comment le savoir humain, la culture pourraient-ils se transmettre sans apprentissage, sans répétition ?
Le passage des générations passe par le passage de témoins, de langues, de rituels… Il n’y a pas de culture sans éléments symboliques.
Sur le plan psychologique, la répétition du cauchemar a pour but, selon Freud, de maîtriser une situation difficile dont le sujet n’a pas le contrôle.
Une situation qui se répète se reconnaît grâce à la mémoire et c’est aussi par la répétition que la mémoire s’exerce et se renforce.
BERGSON, dans le chapitre II de Matière et mémoire prend l’exemple de l’apprentissage d’une leçon. La leçon apprise par cœur « a tous les caractères d’une habitude. Comme l’habitude /le souvenir de la leçon/ s’acquiert par la répétition d’un même effort (…). Comme tout exercice habituel du corps, enfin il s’est emmagasiné dans un mécanisme qu’ébranle tout entier une pulsion initiale, dans un système clos de mouvements automatiques qui se succèdent dans le même ordre et occupent le même temps. Au contraire le souvenir de toute lecture particulière, la seconde ou la troisième par exemple, n’a aucun des caractères de l’habitude. »
C’est grâce à la mémoire-habitude que le souvenir de la leçon apprise donne lieu à une action : l’action de la réciter, de la répéter.
Au contraire, le souvenir précis de quelque chose de singulier qui s’est déroulé pendant l’apprentissage donne lieu à une représentation mentale unique.
La répétition qui est le moyen de la mémorisation permet d’acquérir des bases de connaissances et des repères pour la pensée, elle est un outil pour s’améliorer, se perfectionner (autrefois, les élèves pouvaient être aidés de « répétiteurs » pour apprendre leurs leçons). On ne peut apprendre à jouer d’un instrument et y trouver du plaisir sans la répétition laborieuse de gammes, de morceaux de musique.
Loin d’être attristante, la répétition permet d’accéder à une maîtrise, à un perfectionnement de soi qui entraîne la joie. « Par joie, j’entendrai donc (…) une Passion par laquelle l’Ame passe à une perfection plus grande » écrit SPINOZA dans L’éthique.
La répétition est aussi le travail particulier de l’acteur où le jeu de l’interprétation vise à la fois la représentation de la pièce tout entière et la représentation du personnage.
Qu’il s’agisse d’apprendre une leçon ou d’apprendre un rôle, les efforts de mémoire débordent l’intelligence pure pour s’ancrer dans les gestes du corps. (Par exemple, dans les yeshiva, les étudiants apprennent à voix haute et debout…) Dans la perspective de Spinoza, le corps et l’esprit sont les deux aspects d’un même être.
La répétition est une forme de travail ainsi qu’un élément du style en littérature, en poésie. La répétition de mots, de sons a un pouvoir évocateur qui stimule l’imagination qui entraîne l’amateur dans le sillage de la création.
Paradoxalement, la répétition est indispensable à la production artistique ainsi qu’à ce qui fait l’originalité de l’œuvre.
Une vie d’homme ne peut échapper à la répétition, mais c’est à lui de lui donner son sens et sa valeur.
La répétition : un style de vie.
Assigner un sens à la vie mène à des contradictions. En effet, pourquoi ce sens plutôt qu’un autre ?
Une réponse précise engendre des risques d’intolérance ou bien encore, une perspective d’avenir devenue trop étroite devient également absurde. L’être humain a de multiples dimensions si bien que, par exemple, ni la famille, ni le travail ne sont suffisants pour combler ses aspirations vers un au-delà non délimité.
Si la vie n’a pas un sens et un sens unique, elle peut au moins avoir un style qui ne soit pas une forme artificielle imposée du dehors, mais une forme libre issue du plus profond de soi. La célèbre formule de BUFFON : « Le style, c’est l’homme même », implique que l’originalité et l’habitude ne sont pas contradictoires.
Comme l’a analysé H. G. GADAMER dans Vérité et mensonge : « La représentation (d’une œuvre théâtrale ou musicale) a d’une manière imprescriptible et ineffaçable, le caractère du « même ». Répétition ne signifie pas certes ici que quelque chose soit répété au sens propre, c’est-à-dire reconduit à l’original. Chaque répétition est plutôt aussi originale que l’œuvre elle-même. »
Comme dans l’apprentissage de la leçon prise comme exemple par BERGSON, chaque lecture, chaque récitation a une singularité qui la distingue des autres, car elle se situe à un moment précis qui ne peut se confondre avec aucun autre.
Si la répétition n’est pas seulement le retour de l’identique, c’est parce qu’elle s’inscrit dans le temps qui par essence rend possible le surgissement du nouveau. Dans L’Art poétique, Paul CLAUDEL exprime de façon esthétique cette idée de renouvellement perpétuel. « A chaque trait de notre haleine, le monde est aussi nouveau qu’à cette première gorgée d’air dont le premier homme fit son premier souffle. »
Le paradoxe de la répétition est celui de tout être réel : être et n’être pas ce que l’on est. En effet, dans le temps, tout ce qui est tend à devenir autre chose que ce qu’il est. (Par exemple, le débutant tend à devenir maître, le jeune tend à devenir vieux, la graine tend à devenir plante…)
Dans sa philosophie, KIERKEGAARD met l’accent sur la nouveauté qui existe au sein même de la répétition et pour appuyer cette idée, la répétition peut aussi être traduite par « reprise » en français. La reprise permet alors d’apercevoir la dimension volontaire que n’a pas nécessairement la répétition.
La reprise se situe entre le ressouvenir et l’espérance en les transcendant tous les deux. Le souvenir du passé peut être un ressassement stérile et l’espérance manque de certitude. La reprise contient l’énergie du renouvellement et grâce à cela se dirige vers le futur.
KIERKEGAARD révèle le but de la reprise qui est finalement la reprise de soi, comme une sorte de reprise en mains de soi-même, un retour sur soi qui serait également un retour à soi. A la fin de La Reprise, KIERKEGAARD écrit : « Je suis de nouveau moi-même (…) Je retrouve mon unité (…) Seule la reprise spirituelle est ici possible, encore qu’elle ne soit jamais dans la temporalité aussi parfaite que dans l’éternité qui est la vraie reprise (…) Vive la danse dans le tourbillon de l’infini, vive la vague qui m’entraîne dans l’abîme, vive la vague qui m’élève jusqu’aux étoiles ».
Avec l’effort spirituel de la Reprise, il serait possible de rejoindre une énergie créatrice.
Conclusion.
Au premier abord, la répétition peut être la manifestation ennuyeuse d’un système politique, institutionnel, familial, elle engendre, alors, un sentiment d’inutilité qui fait fuir ou qui révolte.
La répétition semble bien opposée au désir d’aventure et de nouveauté. « Fuir, là-bas fuir », écrit MALLARME.
Cependant, il n’est pas possible d’effacer la répétition sans sortir de la vie, de la réalité, du temps. Il ne s’agit pas de se résigner à vivre prisonnier car la répétition n’est pas la simple constatation passive du retour du « même » ; elle peut être un moyen actif et spirituel de se retrouver soi-même en atteignant à la fois une unité et ce qui permet de faire surgir au cœur même de cette unité ce qui n’a jamais été dit ou vu d’après un certain style
© N. Joskowicz 2004
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