|
|
Avertissement : Il ne s'agit ici que de propositions de lecture qui ne peuvent se substituer à votre lecture personnelle.
|
|
La pièce de Jarry Ubu roi est représentée pour la première fois en 1896.Elle comporte beaucoup d’aspects provocateurs et fantaisistes, au point qu’on peut la considérer comme une parodie de tragédie shakespearienne : elle raconte en effet la prise du pouvoir et la chute du grotesque et inquiétant personnage d’Ubu. Nous allons voir celui-ci au cinquième acte, lorsqu’il a été mise en fuite par les Russes. Par une coïncidence tout à fait invraisemblable, il retrouve ici la terrible et ambitieuse mère Ubu, qui elle aussi en fuite après avoir tout perdu. Elle se fait passer pour l’apparition de l’archange Gabriel et veut ainsi se faire pardonner du père Ubu qu’elle a trahi et volé.
MERE UBU, à part. Merdre! (Continuant.) Vous êtes marié, Monsieur Ubu.
PERE UBU Parfaitement, à la dernière des chipies!
MERE UBU Vous voulez dire que c'est une femme charmante.
PERE UBU Une horreur. Elle a des griffes partout, on ne sait par où la prendre.
MERE UBU Il faut la prendre par la douceur, sire Ubu, et si vous la prenez ainsi vous verrez qu'elle est au moins l'égale de la Vénus de Capoue.
PERE UBU Qui dites-vous qui a des poux?
MERE UBU Vous n'écoutez pas, monsieur Ubu; prêtez-nous une oreille plus attentive. (A part.) Mais hâtons-nous, le jour va se lever. - Monsieur Ubu, votre femme est adorable et délicieuse, elle n'a pas un seul défaut.
PERE UBU Vous vous trompez, il n'y a pas un défaut qu'elle ne possède.
MERE UBU Silence donc! Votre femme ne vous fait pas d'infidélités!
PERE UBU Je voudrais bien voir qui pourrait être amoureux d'elle. C'est une harpie!
MERE UBU Elle ne boit pas!
PERE UBU Depuis que j'ai pris la clé de la cave. Avant, à sept heures du matin elle était ronde et elle se parfumait à l'eau-de-vie. Maintenant qu'elle se parfume à l'héliotrope elle ne sent pas plus mauvais. Ça m'est égal. Mais maintenant il n'y a plus que moi à être rond!
MERE UBU Sot personnage! - Votre femme ne vous prend pas votre or.
PERE UBU
Non, c'est drôle!
MERE UBU Elle ne détourne pas un sou!
PERE UBU Témoin monsieur notre noble et infortuné cheval à Phynances, qui, n'étant pas nourri depuis trois mois, a dû faire la campagne entière traîné par la bride à travers l'Ukraine. Aussi est-il mort à la tâche, la pauvre bête!
MERE UBU Tout ceci sont des mensonges, votre femme est un modèle et vous quel monstre vous faites!
PERE UBU Tout ceci sont des vérités, ma femme est une coquine et vous quelle andouille vous faites!
MERE UBU Prenez garde, Père Ubu.
PERE UBU Ah! c'est vrai, j'oubliais à qui je parlais. Non, je n'ai pas dit ça!
MERE UBU Vous avez tué Venceslas.
PERE UBU Ce n'est pas ma faute, moi, bien sûr. C'est la Mère Ubu qui a voulu.
MERE UBU Vous avez fait mourir Boleslas et Ladislas.
PERE UBU Tant pis pour eux! Ils voulaient me taper!
(Ubu Roi, Acte V, sc1)
nous allons voir les aspects particuliers de ce passage :
- elle apparaît superficiellement comme une sorte de scène de ménage
- mais en fait la tonalité comique l’emporte
1. Nous avons ici affaire aux ingrédients d’une scène de ménage qui pourrait tourner au drame, et la scène voit en effet le père Ubu menacer son épouse de terribles tortures. Ici on en est encore aux termes insultants : chipie, harpie (dans la mythologie grecque, femme à tête d’oiseau, ravisseuse aux serres puissantes qui emporte les âmes au pays des morts ("elle a des griffes partout"), « une horreur », « une coquine »...
Ubu évoque aussi froidement les moeurs de son épouse, son alcoolisme (ronde, se parfumait à l’eau-de-vie)
De son côté la mère Ubu ne peut guère répondre sans se démasquer aussi est-elle obligée de faire son propre éloge « femme charmante , adorable et délicieuse, un modèle» et de nier les accusations de son mari à chaque fois : « ne vous fait pas d’infidélités, ne boit pas, ne vous prend pas votre or, ne détourne pas un sou »
2. Les éléments comiques à l'oeuvre ici sont de différents types :
- comique de mots et de sonorités "ceux-ci sont", puis "andouille" (sonorités burlesques de "saucisson" !) "qui dites-vous qui a des poux ?" en écho à la "Vénus de Capoue". Ici Jarry s'amuse à "dévaluer" le respect dû à une oeuvre artistique prestigieuse, à la ramener au niveau trivial de la charcuterie. C'est justement le père Ubu qui permet cette perspective décapante.
- comique de situation : Ubu victime de quiproquo, croyant dialoguer avec un ange ! Le spectateur se réjouit de cette invraisemblable méprise qui signale surtout la bêtise naïve d'Ubu. Dans la situation d'énonciation, la Mère Ubu parle d'elle-même à la troisième personne
- comique de caractère : les défauts des deux époux sont manifestes ici et prêtent à sourire. Ubu par exemple, dans ses deux dernières répliques de notre extrait, fait preuve de quasi-puérilité "c'est la Mère Ubu qui a voulu", "Ils voulaient me taper !"
- humour lié à la reprise bouffonne d'une "scène-type" de la comédie bourgeoise : pour le spectateur de l'époque, ce débat entre époux évoque les séquences classiques du théâtre de boulevard ou de vaudeville : ces pièces un peu superficielles mettaient en situation les moeurs bourgeoises (la bourgeoisie était aussi son public), en exploitant les thèmes de l'adultère, des scènes domestiques, etc. (voir Labiche, Feydeau, Courteline)
En définitive, Jarry exhibe les conventions du théâtre classique et les tourne en dérision : le quiproquo est peu crédible, les éloges de la Mère Ubu ridiculement ampoulés et hyperboliques, les allusions d'Ubu aux moeurs de sa femme et à leur vie quotidienne en font un roi domestique plus qu'un souverain respectable. L'ensemble de la pièce fonctionne ainsi sur le mode de la parodie et surtout celui de la dévaluation burlesque de la "noblesse" du spectacle tragique.