Molière Sganarelle ou le Cocu imaginaire (1660) RETOUR
(Sganarelle est dans cette comédie un bourgeois de Paris qui, se fiant aux apparences, croit que sa femme le trompe. Il hésite sur la conduite à tenir…)
(…)
Et l’on ne doit jamais souffrir, sans dire un mot,
De semblables affronts, à moins d’être un vrai sot.
Courons donc le chercher, ce pendard qui m’affronte ;
Vous apprendrez, maroufle, à rire à nos dépens,
Et sans aucun respect, faire cocus les gens.
Il revient après avoir fait quelques pas.
Doucement, s’il vous plaît, cet homme a bien la mine
D’avoir le sang bouillant et l’âme un peu mutine ;
Il pourrait bien, mettant affront dessus affront,
Charger de bois mon dos comme il a fait mon front.
Je hais de tout mon cœur les esprits colériques,
Et porte grand amour aux âmes pacifiques ;
Je ne suis point battant, de peur d’être battu,
Et l’humeur débonnaire est ma grande vertu.
Mais mon honneur me dit que d’une telle offense
Il faut absolument que je prenne vengeance :
Ma foi ! laissons-le dire autant qu’il lui plaira ;
Au diantre qui pourtant rien de tout fera !
Quand j’aurai fait le brave, et qu’un fer, pour ma peine,
M’aura d’un vilain coup transpercé la bedaine,
Que la ville ira le bruit de mon trépas,
Dites-moi, mon honneur, en serez-vous plus gras ?
La bière est un séjour trop mélancolique,
Et trop malsain pour ceux qui craignent la colique,
Et quant à moi, je trouve, ayant tout compensé,
Qu’il vaut mieux être encor cocu que trépassé.
Quel mal cela fait-il ? la jambe en devient-elle
Plus tortue, après tout, et la taille moins belle ?
Peste soit qui premier trouva l’invention
De s’affliger l’esprit de cette vision,
Et d’attacher l’honneur de l’homme le plus sage
Aux choses que peut faire une femme volage !
Puisqu’on tient, à bon droit, tout crime personnel,
Que fait là notre honneur pour être criminel ?
Des actions d’autrui on nous donne le blâme :
Si nos femmes sans nous ont un commerce infâme,
Il faut que tout le mal retombe sur notre dos :
Elles font la sottise, et nous sommes les sots.
C’est un vilain abus, et les gens de police
Nous devraient bien régler une telle injustice.
N’avons-nous pas assez des autres accidents
Qui nous viennent happer en dépit de nos dents ?
Les querelles, procès, faim, soif et maladie
Troublent-ils pas assez le repos de la vie,
Sans s’aller, de surcroît, aviser sottement
De se faire un chagrin qui n’a nul fondement ?
Moquons-nous de cela, méprisons les alarmes,
Et mettons sous nos pieds les soupirs et les larmes.
Si ma femme a failli, qu’elle pleure bien fort ;
Mais pourquoi, moi, pleurer quand je n’ai point tort ?
En tout cas, ce qui peut m’ôter ma fâcherie,
C’est que je ne suis pas seul de ma confrérie.
Voir cajoler sa femme, et n’en témoigner rien,
Se pratique aujourd’hui par force gens de bien.
N’allons donc point chercher à faire une querelle
Pour un affront qui n’est que pure bagatelle.
L’on m’appellera sot, de ne me venger pas ;
Mais je le serais fort de courir au trépas.
Mettant la main sur sa poitrine.
Je me sens là pourtant remuer une bile
Qui veut me conseiller quelque action virile :
Oui, le courroux me prend ; c’est trop d’être poltron ;
Je veux résolument me venger du larron :
Déjà, pour commencer, dans l’ardeur qui m’enflamme,
Je vais dire partout qu’il couche avec ma femme.