Aux bains de mer - Guy de Maupassant Chroniques (1887)


Autrefois, on allait à la mer pour prendre des bains et nager. Aujourd'hui, on vient sur les plages pour se livrer à un exercice d'une nature toute différente et qui ne demande pas le voisinage de l'eau. Du matin jusqu'au soir, on rencontre dans les rues du village marin et sur les routes avoisinantes, dans les prés, par les champs, au bord des bois, partout, des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards, des vierges et des mères de famille déformées par cinq ou six accidents de reproduction ; les hommes vêtus de complets en flanelle blanche, les femmes d'un petit uniforme à jupe courte en flanelle noire et tous portant à la main une raquette.

Cette raquette, l'odieuse raquette, cauchemar affreux, on ne peut faire un pas dehors sans la voir. Tous l'ont au bout du bras du matin jusqu'au soir, ne la quittent pas, la manient comme un joujou, la font sauter en l'air, la brandissent, s'assoient dessus, vous regardent à travers comme derrière la grille d'une prison, ou la raclent comme une guitare. Vous la retrouvez dans les maisons, dans toutes les maisons, sur les tables, sur les chaises, derrière les portes, sur les lits, partout, partout.

Après l'avoir vue tout le jour on en rêve toute la nuit, et à travers des songes tumultueux on aperçoit toujours la main, immense et folle, agitant, dans le firmament vide, une raquette démesurée.

Ces gens, ces pauvres gens, qui portent ce signe particulier de leur folie comme autrefois les bouffons déments agitaient un hochet à grelots, sont atteints d'un mal d'origine anglaise qu'on appelle lawn-tennis.

Ils ont leurs crises en des prairies, car un grand espace est nécessaire à leurs convulsions.

On les voit, par troupes, s'agiter éperdument, courir, sauter, bondir en avant, en arrière, avec des cris, des contorsions, des grimaces affreuses, des gestes désordonnés, pendant plusieurs heures de suite, maintenus par un filet qui arrête leurs emportements.

On pourrait croire, en les regardant de loin, de très loin, que ce sont des enfants qui s'amusent à quelque jeu violent et naïf. Mais, dès qu'on approche, le doute disparaît ; on comprend la nature de leur mal, car des hommes d'âge mûr, des hommes vieux, des femmes à cheveux gris, des obèses, des étiques, des chauves, des bossus, tous ceux qu'on croirait ailleurs être des sages et des raisonnables se démènent et se désarticulent avec plus de folie encore que les jeunes.

Et leurs bonds, leurs gestes, leurs élans révèlent aussitôt au passant effaré l'expression bestiale cachée en tout visage humain qui ressemble toujours à un type d'animal et fait apparaître étrangement tous les tics secrets du corps.

Et les yeux se troublant, l'esprit s'affolant à les voir, c'est alors une danse macabre de chiens, de boucs, de veaux, de chèvres, de cochons, d'ânes à figures d'hommes, enculottés et enjuponnés, qui s'agitent avec des secousses grotesques du ventre, de la poitrine ou des reins, des coups de jambe et des coups de tête, une mimique violente et ridicule.

C'est ainsi qu'on s'amuse et c'est pour se livrer à ces crises quotidiennes et convulsives qu'on vient aux bains de mer en l'an 1887.


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Quelques pistes pour l'analyse méthodique du texte :                                              

  

Pour introduire : Maupassant romancier mais aussi chroniqueur dans la presse à grand tirage de l'époque. S'inspire librement de l'actualité pour réagir plus qu'informer. Ici, vigoureuse attaque contre la manie du tennis dans les stations balnéaires. Le ton est satirique, les procédés polémiques sont mis au service du burlesque

1. Le point de vue du narrateur

    - énonciation : les deux "on" (adeptes du tennis/observateur)

    - verbes de perception 

    - la mise en place de l'étonnement feint qui en effaçant la signification des actes les rend absurdes

2. Le burlesque

    - les verbes de mouvement

    - les "mini-scènes" comiques

    - les hypothèses fausses (ex : filets pour arrêter leurs débordements)

3. La satire des joueurs de tennis

   - le vocabulaire dépréciatif

    - le champ lexical de la folie (et la contamination de l'observateur) qui finit par suggérer l'inquiétude propre au fantastique (hallucination de l'observateur, danse macabre)

    - le champ lexical de l'animalité

    - la généralisation du mal (omniprésence, énumération des catégories touchées

Bilan : un texte satirique plus que polémique parce que si l'attaque est violente, le sujet est un peu superficiel (la mode ravageuse du tennis). Il est conforme au genre de la chronique, réaction d'humeur (et de mauvaise humeur ici) à un élément de l'actualité. Il traduit assez bien la haine du conformisme chez Maupassant.Outre l'intérêt comique de ce texte, il propose aux contemporains de l'auteur une mise à distance critique d'eux-mêmes... Car les lecteurs du Gil Blas sont aussi des amateurs de tennis ! On peut établir un rapprochement avec certains textes de La Bruyère (moraliste français du XVIIIème siècle) qui décrit dans ses Caractères des monomaniaques (dans le chapitre De la mode, notamment).

(mots à savoir définir et utiliser : burlesque - satirique - polémique - moraliste - chronique)

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