Le jeune Gil Blas cherche un stratagème pour échapper aux bandits qui le retiennent prisonnier dans une caverne...Je feignis d avoir la colique. Je poussai dabord des plaintes et des gémissements. Ensuite, élevant la voix, je jetai de grands cris. Les voleurs se réveillent, et sont bientôt auprès de moi. Ils me demandent ce qui moblige à crier ainsi. Je répondis que javais une colique horrible et, pour mieux le leur persuader, je me mis à grincer des dents, à faire des grimaces et des contorsions effroyables et à magiter dune étrange façon. Après cela, je devins tout à coup tranquille, comme si mes douleurs meussent donné quelque relâche. Un instant après, je me remis à faire des bonds sur mon grabat et à me tordre les bras . En un mot, je jouai si bien mon rôle que les voleurs, tout fins quils étaient, sy laissèrent tromper, et crurent quen effet je sentais des tranchées violentes. Mais, en faisant si bien mon personnage, je fus tourmenté dune étrange façon ; car dès que mes charitables confrères simaginèrent que je souffrais, les voilà tous qui sempressent à me soulager. Lun mapporte une bouteille deau-de-vie et men fait avaler la moitié ; lautre me donne, malgré moi, un lavement dhuile damandes douces, un autre va chauffer une serviette et vient me lappliquer toute brûlante sur le ventre. Javais beau crier miséricorde ; ils imputaient mes cris à la colique, et continuaient à me faire souffrir des maux véritables, en voulant men ôter un que je navais point. Enfin, ne pouvant plus y résister, je fus obligé de leur dire que je ne sentais plus de tranchées, et que je les conjurais de me donner quartier . Ils cessèrent de me fatiguer de leurs remèdes et je me gardai bien de me plaindre davantage, de peur déprouver encore leur secours.
LESAGE Histoire de Gil Blas de Santillane (1715)- je veux voir apparaître les indices des aspects du texte : RETOUR théâtralité humour et ironie