TONINO. Moi, c'est dans le filet du mariage qu'elle voulait m'attraper.

PANCRACE. Dieu du ciel ! Le mariage ? Quelle abomination !

TONINO. Le mariage, une abomination ? N'est-ce pas au contraire le mot le plus doux de tout le vocabulaire universel.

PANCRACE. Avez-vous oublié que le mariage est un fardeau qui vous fait transpirer le jour et qui vous empêche de dormir la nuit. Un fardeau pour l'esprit, un fardeau pour le corps ; un fardeau pour la bourse, un fardeau pour la tête.

TONINO. Le mariage n'est un fardeau que pour un homme qui a perdu le sens. Un fardeau pour l'esprit, dites-vous ? C'est faux. L'amour pour une épouse, lorsqu'il n'est pas contrarié par le regret ou par la tentation, est le plus suave, le plus doux et le plus inaltérable qui soit. Il est un réconfort pour l'âme et une joie pour l'esprit. Il vous enchante et confère à l'époux qui partage avec sa femme les heurs et les malheurs de l'existence, une humeur joyeuse et légère. Un fardeau pour le corps ? Rien n'est moins vrai. Bien au contraire, l'épouse libère son mari de toutes sortes de tâches. Elle gouverne la maisonnée et commande aux domestiques. Elle veille à tout ce que le mari n'a pas prévu, et, avec cette prévoyance qui lui est si subtilement et si naturellement féminine que d'aucuns désignent comme de l'avarice, elle vous remet à la fin de l'année le solde de ses économies. Alors un fardeau pour la bourse ? Certes non ! L'homme est dépensier par nature, surtout s'il est hors de chez lui. Si c'est pour sa femme qu'il dépense, ce sera tout compte fait pour le renom de sa maison et de sa propre gloire. Si son épouse aime la modestie, elle se contentera de peu. Si elle est perverse et dépensière, c'est au mari d'y mettre un frein, et, s'il se ruine pour sa femme, ce n'est pas elle qu'il faudra incriminer mais sa propre bêtise à lui. Un fardeau pour la tête ? Allons donc ! Ou l'épouse est honnête et le front du mari reste intact, ou bien elle ne l'est pas et le bâton y pourvoira qui guérit la folie des femmes les plus écervelées. En résumé, le mariage est excellent pour ceux qui le sont et détestable pour ceux qui sont détestables. Sur quoi je conclurai sur ces vers d'un excellent poète vénitien : « II n'est meilleure chose que le mariage, pourvu que l'on en sache l'usage ; tel qui le déconseille ardemment, n'est qu'un vieillard sénile et impuissant ».

PANCRACE, à part. On dirait qu'il est moins bête que tout à l'heure! Haut. Avez-vous oublié que la femme est une sirène enchanteresse qui vous attire pour mieux vous tromper, et qui ne vous aime que par vil intérêt ?

TONINO. Croyez-vous ? Pardonnez-moi, mais là encore vous ne dites que des sornettes. Les femmes ne se mesurent pas toutes à la même aune. Il en est certes de mauvaises, mais il en est plus encore qui sont excellentes, et l'on pourrait en dire autant des hommes. Les femmes, des sirènes ? Cela est faux. Avez-vous déjà vu un crapaud chasser le rossignol? Le crapaud se cache dans un fossé et se contente d'ouvrir la gueule toute grande. Passe le rossignol fasciné par la gorge du crapaud, il tourne et retourne tout autour jusqu'à ce que, de lui-même, il se fasse avaler. À qui la faute ? Au rossignol ou au crapaud ? Nous ne faisons pas autre chose. Nous voyons une femme, nous lui tournons autour, et nous voilà piégés ! À qui la faute ? À nous ! Si nous ne leur tournions pas autour, quel pouvoir sur nous auraient-elles ? Aucun ! Si elles gagnent sur nous un tel empire, c'est à cause de notre propre faiblesse, c'est à force de les flatter que nous leur apprenons l'orgueil.

PANCRACE, à part. Je crois que je ne ferai pas mon affaire de ce drôle. Haut. Monsieur Zanetto, vous me clouez la bouche. Si vous y tenez tant, épousez donc mademoiselle Rosaura, mais prenez garde d'y bien réfléchir auparavant.