Voici une nouvelle policière de SAMUEL SADAUNE, lauréat du concours organisé par la ville de La Riche (37) POLAR…PAGE UNE ! (6ème édition).Ce texte a été conçu en mars 2002 au château de Fontenailles (Indre-et-Loire) pendant un week-end d'écriture , avec la complicité du romancier Mouloud Akkouche.

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PLUME SANGLANTE

V. n'a pas cessé de parler depuis une heure. O, qui, en ces longues séances d'écoute, n'a jamais autant mérité d'être résumé en cette initiale arrondie et ouverte (ouverte aux rons-rons du collègue) , tapote tristement son bureau avec l'un des bords de la photographie. Les restes du café sont tout aussi froids. V. s'efforce de rassurer O; au sujet d'une collègue, une jeune inspectrice, alsacienne, nouvellement recrutée par le commissariat et surnommée Fraülen. Elle est partie ce matin en mission: il s'agissait de s'adresser à un indic, qu'avec leurs habitudes alphabétisantes, les membres du commissariat ont surnommé U.
<< Fraülen sait ce qu'elle fait, répète pour la énième fois V. Et cet indic est sûr. Prend un peu de distance avec tout cela… mais c'est quoi cette photo à la fin ?>>
V. est agacé de sentir que O. ne lui prête qu'une attention distraite, ne cessant de reporter son attention sur cette photographie. Elle lui est parvenue sous enveloppe scellée il y a un peu plus d'un quart d'heure. Elle représente un fil à linge, avec trois vêtements pendus, trois habits à manche. Au centre, une chemise bleue qui surplombe un jardin pelousé. Mais le principal intérêt de cette chemise, c'est qu'il y a un volatile ( une oie, probablement ) qui pose son bec dessus, à hauteur du col, comme si elle était décidée à s'en emparer. En fait, une photo amateur.
<< Mais qu'est-ce que c'est que cette photo ? s'étonne V.
- Oh! c'est mon propre informateur qui m'envoie cela, répond O. Moi aussi, je pose des pions ici et là. J'aime à faire surveiller les nouveaux dans leurs premiers pas. Ca les sécurise et ça me rassure !
- Ah ! fait V., surpris.
- Il y a comme un silence gêné, puis:
- Et que signifie cette photo ? reprend V.
- << C'est un rébus. Mon informateur ne m'écrit jamais, il m'envoie des rébus. C'est plus prudent. Ici, j'ai de l'herbe ( de la drogue? ), un canard ou une oie, une chemise…
V. a un sourire narquois et il dit:
- Une oie et des vêtements! Sacré renseignement!
- Mouais ! Une oie et des vêtements ! répète lentement O.
Soudain, il sursaute. Il regarde dramatiquement son interlocuteur et finit par lui demander:
- << Répète-moi tout ce que tu m'as dit depuis une heure.I
Interloqué et fatigué d'avance, V. prononce tant bien que mal un résumé de ses dires précédents. O. l'écoute cette fois avec attention. Puis, il réfléchit un court instant, les yeux braqués vers la photographie, avant de décrocher subitement le téléphone et de dire " J. vous pouvez passer venir avec vos collègues, s'il vous plait ? "
Et comme trois agents surviennent:
- " Arrêtez cet homme leur dit O. en désignant V. Et que quelqu'un parte chez U. ! Il est en train de s'attaquer à Fraülen ! "
V. est si stupéfait qu'il n'a pas le réflexe de résister. Mais il a celui, au moment où on l'embarque, de demander:
- << Mais comment as-tu deviné ? La photo ? Mais que disait-elle ?
O. lui montre le document et dit:
- Il s'agit d'une oie qui frôle un vêtement. U. noie Fraülen.V. te ment.
"
O. a été félicité par ses collègues et son chef. Les propos habituels, perspectives de promotion. Un malaise, bien sûr, s'est signalé durant ces congratulations. Difficile d'accepter de gaieté de cœur la présence d'un ripoux dans son commissariat.
Mais pour O., le malaise est tout autre.

* * *

Le soir, O. sort du commissariat, lieu privilégié pour les auteurs de polars, pour s'enfoncer dans des endroits enfin neutres, hors du territoire des créateurs, ces domaines privés très particuliers qui restent implicites dans les romans, dont on ne parle pas. C'est le moment des retrouvailles avec soi, la période no man's land durant laquelle il échappe aux regards très loftiens du porteur de plumes, à l'objectif du preneur de photos-rébus. Si l'on imagine que l'on se trouve face à un livre, O. vient de sortir du texte, se trouve dans la marge.
O. arpente les quais de la Loire. Il songe à Fraülen, retrouvée noyée dans sa baignoire. Il a eu la chance de ne pas assister à la découverte du corps. Fraülen, il ne l'a vue qu'une fois, il n'a surtout jamais cherché à la revoir. Dès le premier contact, il a compris qu'elle avait cet aspect stéréotypé des victimes de polars. Pour les besoins de la cause, il fallait qu'un proche de O. soit envoyé ad patres. Vous imaginez un roman policier où l'enquêteur n'ait aucun état d'âme? Même le très caricatural Hercule Poirot a connu des émotions. S'agissant de O., deux solutions classiques s'offraient au porteur de plume: faire tuer son coéquipier - rebondissement à la Inspecteur Harry, qui a une tendance terrible à perdre ses compagnons de rondes comme d'autres perdent leurs clés - ou sa maîtresse. Le problème est que O. agit toujours seul et évite les maîtresses. O. est un rebelle, il refuse le schéma trop facile que prévoient pour lui, pour tous, les porteurs de plumes. Il s'est réfugié dans la solitude. Il a bien des contacts ici et là, dans les périodes de pause, mais toujours éphémères.
Le porteur de plume devrait détester ce personnage réfractaire. Or, il s'est véritablement attaché à lui. Au point, chose rare, de communiquer avec lui. Presque directement.

* * *

O. se souvient parfaitement de son premier contact avec le porteur de plume. Une photo retrouvée sur le bureau avec, au verso, cette note: Résoudre ce rébus. Pas évident. La tentation aurait été grande de jeter la photo à la poubelle: est-ce qu'un flic a le temps de résoudre des rébus ? Mais O. est-il un flic ? O. est-il seulement un personnage ? Drôle de personnage, en ce cas, ne jouant pas de rôle déterminé. Il s'esquive à chaque fois qu'une belle scène s'offre à lui, lui est offerte par ce drôle d'auteur, tel un cliché, devant lui permettre de s'ébattre, de faire la roue, de sortir quelques bonnes répliques bien senties, de ces répliques qui font toujours mouche. Non, O. n'est pas un personnage. Le porteur de plume l'a compris. Il a renoncé à lui proposer des situations ordinaires. Il aurait pu être en fureur, lui tendre des pièges pour l'anéantir ou encore l'ignorer. Il lui a proposé, pendant ces longues heures de boulot sans âme, un jeu.
La première photo, une fois le rébus décrypté, lui avait permis de trouver la planque d'un dangereux malfrat. Par la suite, ces mystérieux clichés lui sont régulièrement parvenus, dans des enveloppes timbrées, postées au centre ville, sans nom d'expéditeur. A la troisième photo, O. avait compris qu'aucun indic' ne pouvait être si bien renseigné sur des affaires aussi diverses. A une époque très lointaine de son existence, ce flic avait suivi des études de Lettres, il avait lu ou vu énormément de polars - d'Edgar Poe, le roi des énigmes cryptées, au Poulpe, en passant par Arsène Lupin et Mannix. Grande variété, comme on voit. Donc, très vite, il avait deviné l'identité de son correspondant. Quelqu'un ayant la faculté de connaître tous les tenants et aboutissants de ces différentes affaires. Quelqu'un pouvant facilement communiquer avec lui et savoir qu'à défaut d'aimer son métier de flic, il se passionnait pour les énigmes bien cadrées. Des énigmes où le hasard n'a pas de rôle - comme c'est le cas pour la plupart des "vraies" affaires. Il lui fallait des problèmes d'arithmétiques ou de hiéroglyphes. Eh bien toutes les semaines il avait un nouvel énoncé sur photographie, avec, en prime, l'estime de son chef, de ses collègues, même un commencement de petite gloire avec son nom à la première page des journaux. Le nouveau Maigret.
Seulement, pour tous ceux qui pénètrent dans les arcanes des textes, il y a la sanction: O. savait désormais. Chaque acte lui était proposé par l'autre. Il savait surtout que toutes ses rencontres, désirs, affinités étaient programmées par cet auteur. Comment accepter une chose pareille ? Il en avait perdu le goût de la chair. Bien pire que d'aller à Pigalle. Il avait l'impression de toucher un être artificiel, une créature de Frankenstein. Quant aux amis...
Fraülen aurait pu l'émouvoir. Le porteur de plume l'avait atteinte à un moment psychologique. O. en chiait de n'avoir jamais quelques mots sincères à partager. Sans parler bien sûr des actes charnels. Le plaisir de partager une bouteille de vin. Mais O. a eu peur, il a craint d'être piégé. Il a refusé le contact. Aujourd'hui Fraülen est morte, noyée dans sa baignoire par ce U., ce ridicule tas d'encre et de signes.
Alors ? O. a-t-il eu raison ? De garder ses distances avec Fraülen, évitant ainsi de souffrir de la disparition de quelqu'un qu'il se serait peut-être trouvé à… disons, apprécier ? Mais ce n'est déjà plus le moment de s'interroger. O. est à l'extrémité du quai.
Le porteur de plume a peut-être estimé que si O. ne voulait pas s'intéresser à cette personne placée sur sa route, autant en faire une pièce du prochain rébus. Voilà, sans cruauté, sans état d'âme, c'est comme ça que ça marche pour un porteur de plume. Quelques lignes, Fraülen apparaît sur votre chemin. Un peu d'encre, voilà l'héroïne noyée dans sa baignoire et une photo-rébus qui vous rend compte du drame.
Mais alors, faut-il qu'à chaque rencontre, O. en soit à se demander s'il doit prendre le risque de s'épancher? Et s'il ignore une personne, doit-il se dire qu'il la condamne peut-être à faire partie d'une prochaine affaire sanglante, à figurer dans une drôle de charade ? Personne ne pourrait accepter une telle condition. La dignité de l'homme est le refus d'endosser les schémas classiques d'un personnage.

***

O. est parvenu de l'autre côté de la rive, en bas de l'immeuble. La fenêtre de l'appartement du dernier étage est allumée. Sous les combles. Comme tous les maniaques, le porteur de plume n'a pu s'empêcher de confier un peu de lui-même dans chacune de ses énigmes. Le visage, la personnalité, le lieu où crèche cet auteur hautain se sont finalement révélés. O. monte les escaliers, main droite dans la poche. Il frappe à la porte. Sans attendre de réponse, il entre. L'autre se retourne aussitôt. Réaction ambiguë. Il semble éprouver un certain plaisir de voir un personnage si talentueux dépasser toutes ses espérances, mais aussi une certaine déception de se voir, lui, l'auteur, ainsi déniché. Finalement, c'est surtout une certaine crainte…


Une nouvelle de Samuel Sadaune

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