Tout commence par le règlement d'une querelle de voisinage à coups de fusils, et puis on retrouve la vieille voisine avec un couteau entre les omoplates...et un type patibulaire vient réclamer son dû...
Jean-Philippe Létard a vu sa nouvelle primée au concours "Polar, page une.." de la ville de La Riche au printemps 2002...
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Mazette
la mallette.
Un nouvelle de Jean-Emmanuel
LETARD
Parfois la vie ne tient qu'à un fil. Ce jour-là, c'était un fil à linge, de la bonne vieille ficelle de chanvre qui me servait à étendre le mien.
Ernestine avait encore laissé sa barrière ouverte. Ses salopes
de bestioles allaient une fois de plus me bouffer le linge que je venais d'étendre.
Cette fois, c'était trop.
"- Titine, tes putains d'oies dégueulassent mes fringues ! "
- Titine, je compte, à dix je flingue ton troupeau ! "
" Un, deux, trois
"
J'eus beau gueuler, m 'époumoner, rien n'y fit. Je posai mon p'tit jaune
sur l'herbe, levai mon cul de la chaise
longue, enfilai mes tongues, rentrai dans la maison, décrochai le fusil
du râtelier, ouvris le tiroir du buffet, pris une poignée de cartouches,
le chargeai et de la porte de la cuisine maintenue ouverte du pied, ouvris le
bal. Pan ! Pan !
Mouche à tous les coups. En plein dans le mille, comme
à la foire.
La tête de l'une des oies vola en éclats
sur ma belle chemise, la carcasse surprise fit quelques pas avant de
s'étaler aux pieds de mon siège. Merde, le jaune vira à
l'orange. L'autre s'égaya mollement
dans mes poireaux.
Je rechargeai. Les autres candidates avaient fui. Dommage, je me sentais d'humeur
à faire un sans-faute.
Ma vieille bique de voisine était certes abrutie mais pas sourde.
Je posai le fusil sur la table de la cuisine et allai chez l'ancêtre.
Pas besoin de pousser la barrière, c'était ouvert. Sa bicoque
aussi. Dans la cuisine, ça puait la bouffe de chat, l'évier regorgeait
de vaisselle sale. Sur la table un tas d'épluchures fourmillait de vermine.
Comme lors de ma première visite de bon voisinage d'il y a dix ans. Dix
ans que la vieille m'emmerdait avec ses bestioles et ses odeurs quand le vent
était à l'est. Je sursautai. Un chat galeux et pelé me
passa entre les jambes. Dehors, ça sentait meilleur mais pas plus d 'Ernestine
qu'à l'intérieur. Ses lapins avaient foutu le camp des clapiers
et bouffaient, tranquilles, le cul en l'air, les carottes et les salades de
son jardin. Pas mes légumes, pour une fois.
Le greffier grattait la terre près du puits. En m'approchant, je vis
que c'était rouge, ce que le matou
reniflait. Rouge comme sur mes fringues. La margelle
portait des traces aussi. Je m'approchai, me penchai.
Quelle conne ! Ernestine était dans le puits, emmêlée dans
la chaîne et le seau. La vieille avait basculé. Je tirai sur la
corde, finis par la remonter, la déposai sur l'herbe.
Le problème n'était pas ma voisine cannée. C'était
le couteau. Son couteau à suriner les lapins. Elle
l'avait entre les omoplates, ses mains étaient attachées dans
le dos avec de la ficelle. Une bonne vieille ficelle de chanvre. Plus
un accident.
Il me fallait tout de même appeler la maréchaussée. Quelqu'un
avait dû croire que la vieille avait des lingots. Depuis que je la côtoyais,
les seuls lingots que je lui avait vus étaient des haricots.
Mes coups de fusil n'allaient pas arranger mes affaires avec les poulets. Tant pis. Je rentrai chez moi, attrapai le téléphone posé sur la télé, et tout en composant le 17 constatai que mon fusil n'était plus sur la table...
...et point de tonalité. J'aperçus alors les fils arrachés du téléphone. Machinalement, je reposai le combiné. Un frisson me parcourut le dos. J'avais les mains moites, la gorge sèche. Mon chien. Pourquoi mon chien n'avait-il pas aboyé ? Je me précipitai dehors vers le chenil, ouvris la porte et découvrit Azor baignant dans son sang. Foutre le camp ! Vite à la bagnole ! Merde, à plat ! Les pneus à plat.
Un escogriffe bigleux au teint jaune
me tenait en joue.
" - Alors mon salaud, on ne dit plus bonjour ? Avance, on a à discuter
tous les deux. On va parler du passé. T'as abusé du crédit,
il va falloir régler l'ardoise maintenant, n'est-ce pas mon petit Billou
? "
Mon fusil étant passé à l'ennemi, je n'avais guère
le choix. Mais pourquoi ce con m'appelait-il Billou ? Lui avançant, moi
reculant, on devait avoir l'air ridicule. Une fois dans la maison, il me fit
asseoir dans le canapé et s'appuya sur le bord de la table.
" - Fais pas cette tête ! Tu ne reconnais donc pas ton vieil ami
? Des problèmes de mémoire ? Monsieur Billou fait l'innocent.
C'est vrai, t'as plus le même nom. Monsieur se fait appeler Joseph Lapoire.
Pour les renseignements, y a que la vieille qui pouvait m'en donner. Fichu caractère,
mais j'avais le couteau
je voulais pas la buter... j'te jure, c'est un
accident
Je lui ai planté le couteau en trébuchant sur une
putain de gamelle en fer. "
J'avais les boules, ma voisine allait manquer à mon paysage. L'urgence
était d'amadouer le personnage avant qu'il me troue la peau. Plus tard
les états d'âmes.
" - Vous faites erreur, Lapoire est mon vrai nom.
- Ta gueule mon vieux Billou !
- Ecoutez-moi merde ! Je pourrais peut-être en placer une non , avant
que vous fassiez une autre connerie ! "
Je me levai et allai chercher deux bières dans le frigo. Il me suivit
sans rien dire. Chacun reprit sa place sa canette à la main.
" - Il y a quinze ans un avion militaire s'est écrasé sur
ma maison. C'était un mercredi, toute la famille est partie en poussière.
On n'a rien retrouvé. Quand je suis rentré le soir du boulot,
j'ai même pas reconnu l'endroit. Cinq ans de dépression, incapacité
totale pour travailler . Invalide social pensionné par la grande muette
depuis cette époque. Ernestine ne vous a pas menti. Ca fait effectivement
une dizaine d'années que je me suis installé ici tranquille à
la campagne pour oublier... Fouillez partout ! Videz les tiroirs ! Retournez
le jardin si ça vous chante ! Foutez-moi la paix , partez d'ici et cessez
de m'appelez Billou,! "
Il posa sa bouteille et se pencha vers moi. Je constatai qu'il avait un
il de verre. Mon dieu qu'il était laid !
" - Ah ouais, moi aussi ça fait quinze ans. Dix ans de taule, trois
de liberté surveillée et deux ans de recherche pour te retrouver
mon cher Billou. Dommage pour toi, en taule on devient rancunier. Tu vois ce
matin, quand t'es parti faire tes courses, j'en ai profité pour fouiller
justement. Rien, que dalle, pas de trace de ton passé. Bravo mec ! Mais
ta gueule, ton allure sont restées les mêmes. " Une tête
de lard ce type, un obtus !
" - Ca suffit les conneries ! Arrêtez aussi de m'appeler Billou ,
je ne suis pas un chien !
- Pas un chien ! C'est quoi encore cette histoire ! Ton chien, c'est Azor, connard
et rappelle-toi que c'est moi qui l'ai fait taire ! "
Colère ! Je me levai, attrapai
l'abruti par le col, l'allongeai sur la table. Surpris, il lâcha le fusil.
" - Billou est le nom du chien de Cavasec, le maire de la commune ! "
Je le poussai de rage. Il dégringola de l'autre côté de
la table. Je ramassai le fusil, ôtai les cartouches et le balançai
dans la cuisine.
" - Tes cicatrices sur le genou gauche, c'est pas une preuve ça
? Une preuve que c'est bien toi Billou ! Une belle cicatrice en forme d'étoile
sur le genou gauche. Souvenirs du bon temps quand nous allions au ski ensemble,
ça doit faire vingt ans maintenant. Non ?" Un doute venait de s'infiltrer
dans son esprit, sa voix perdait de son assurance. Ce n'était pas à
cause du fusil qu'il n'avait plus. Calmement, sans rien dire je quittai mon
pantalon et posai ma jambe gauche sur la table. Il rajusta ses culots de bouteilles
sur son nez. " - Alors ? "
Silence. Je me rhabillai, allai chercher deux bières.
" - Tu bois un coup et tu te casses d'ici. Pour la vieille, j'avertirai
les gendarmes que demain matin. Ca te laisse le temps de disparaître.
"
Décomposé il posa sa bouteille sur la table. J'ouvris la porte
fenêtre, le laissai passer et le regardai s'éloigner.
Billou. Dix ans. Genou gauche. Cavasec.
Je rattrapai l'homme. Il était déjà dans sa voiture.
Il baissa sa vitre.
" - Cavasec, il y a dix ans qu'il venu s'installer dans le village. Il
a monté une usine qui fabrique des pièces pour l'industrie automobile
je crois. Vu le succès de sa boîte, il a été élu
aux dernières élections maire puis conseiller général
dans la foulée. Il y a deux ans, au cours d'une partie de chasse, il
a pris une balle dans la cuisse gauche. J'étais avec lui, je lui ai fait
un point de compression en attendant les secours. En découpant son pantalon,
j'ai vu une cicatrice sur son genou, une belle étoile justement. "
Ses mains se crispèrent sur le volant.
" - Et on peut le voir où ce Cavasec ? me dit-il tout simplement.
- A cette heure, il doit être à son usine. Je t'accompagne. "
Un quart d'heure plus tard, Cavasec m'accueillit à bras ouverts,
me surnommant Joseph son bon samaritain. Il pâlit brusquement quand il
aperçut le miro par dessus mon épaule.
" - Argos ! Georges Argos ! " dit-il tout en reculant.
" - Deux ans que je te recherche mon salaud, pas un signe depuis quinze
ans. J'ai pas changé de nom moi ! Tu ne m'as pas facilité la chose,
j'ai failli zigouiller ce Joseph à ta place...
- Mais je n'ai jamais changé, mon vrai nom a toujours été
Cavasec, Billou de Cavasec, sauf que pour plus de commodité tout le monde
m'appelle Cavasec. Personne n'a rien à y redire, même pas l'état
civil . "
Argos l'attrapa par les revers de sa veste pour le mettre à sa hauteur
:
" - Souviens-toi ! J'ai toujours dit que je travaillais seul. Tout le monde
m'a cru . Les juges, les avocats, le jury. J'ai pas partagé la taule
non plus...
- Si tu veux , je t'embauche, l'usine marche bien tu sais, tu auras un bon salaire...
- Ecoute mon vieux, ton usine, si elle fonctionne bien, c'est grâce à
moi non ? Alors c'est pas un boulot que je viens chercher, c'est des dividendes,
des arriérés. Et ne me dis pas que tu ne fais plus les opérations
spéciales. Tu n'as jamais eu une gueule à fabriquer des pièces
de bagnoles.
- C'est fini les magouilles, Argos, c'est plus possible aujourd'... " Cavasec
n'eut pas le temps de finir sa phrase ; Argos lui allongea une taloche monumentale.
Monsieur le maire ramassa ses lunettes sans rien dire. L'argument l'avait convaincu.
Il rajusta sa cravate, défroissa son costume.
" - J'ai un coffre à la banque pour ce genre d'affaires, mais il
faut aller à la ville et ...
- Pas de problème, on y va rapidos avant la fermeture s'il te plaît.
" Le ton était ferme et définitif.
C'est moi qui conduisais, Argos voulait garder la main sur Cavasec dont
on avait pris la voiture de fonction. Trente kilomètres de silence plus
tard, je me garai devant la banque. Il leur fallut peu de temps pour en revenir
avec une mallette bien dimensionnée.
" - Reprends la direction de l'usine. On verra le contenu plus loin. "
m'ordonna Argos.
La route était déserte, la voiture filait bon train. J'en éprouvai
presque du plaisir .
La mallette fit clic-clic. Cavasec venait de l'ouvrir. Au coup de feu je pilai . Un revolver gicla d'entre les deux sièges. Je me retournai . Cavasec avait la tête éclatée dans la mallette toujours sur ses genoux. Argos plié en deux par l'arrêt brutal avait un trou dans la tête. Je descendis, constatai les dégâts. L'envie de faire un point de compression ne m'effleura même pas . Je récupérai la mallette, la refermai, la jetai sur le siège avant. Je fourrai feu Argos et Cavasec agonisant dans le coffre.
Je venais de prendre perpète à l'ombre d'un parasol brésilien.
Une nouvelle de Jean-Emmanuel LETARD