Thierry CRIFO La Ballade de Kouski, Gallimard, Série Noire (1998)
Une palette de nuages vautours enrobe le ciel et accentue la sinusite chronique qui me taquine à chaque réveil. Il est trois heures de l’après-midi. Je laisse dans le rétro ma tanière en haut de la côte de La Tronche, puis je dérive au pifomètre, écrasant au passage les surplus du marché du matin. Quelques clochards à la poussière incrustée font leurs courses dans les poubelles affrétées généreusement par la ville, des gamins colorés jouent au foot comme des dieux sur un terrain bétonné et moi, je klaxonne à l’aveugle pour me réveiller. Le Vieux Grenoble défile sous mes yeux avec l’Isère aussi verdâtre qu’un cimetière oublié. Décidément, je ne peux plus sacquer cette ville. Elle me colle, me prend mais je ne dis rien, je reste et je me cache.
Après un dédale de ruelles, j’atterris place aux Herbes où je lorgne une place idéale pour ma Panhard PL 17 modèle 59. La canne à la main droite, je me dirige Chez Brian, petite folie que je me suis achetée trois cacahuètes il y a quatre ans, coincé entre Le Fils de Tunis, couscous thé menthe et kif à l’œil pour les habitués allumés et La Boîte à Malik, prince de la sape, temple du rétro.
Avec soulagement, j’en pousse la lourde porte de bois. Clo est là, les mains dans la lavasse, la mèche grise en bataille et les yeux mouillés de mémoire. Clo, je l’ai mise gérante, c’est comme si c’était moi, avec la confiance en plus.
- Salut Clo !
- Bonjour Kouski !
Je pose ma canne, m’appuie sur le bar et chope Clo le temps de la biser chaudement et de lui confirmer ma commande quotidienne. L’heure est creuse. Mis à part Pousse-Pousse, l’ivrogne au tarin sapin de Noël, présentement en pleine sieste ronflante, pas un chat. Ivre de bonheur, je vise ma place réservée près du radiateur, sous une affiche 1954 vantant les mérites du Périgord. Cette position stratégique offre le double avantage de jouxter la porte des chiottes (demander la clef à Clo) et d’avoir une vue imprenable sur la réserve de Savoie.
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Pistes de lecture proposées : comme tout incipit, celui-ci révèle ou laisse deviner, tout en laissant
une part d'inexpliqué à découvrir en lisant la suite...1. La caractérisation progressive du personnage
- un personnage "à la dérive" (temps, espace)
- un personnage marqué par le poids du passé
- un personnage fragile et qui a des "zones d'ombre"
2. L'installation d'un environnement significatif
- les suggestions de la première phrase
- un lieu problématique : la ville de Grenoble
- des points de repère personnels "affectifs"
3. un échantillon de la tonalité et du style
- ruptures de niveau de langue dans le lexique
- quelques traces d'ironie
- quelques clins d'oeil, allusions