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Conflit d’oie
«
Je t’ai trouvé une planque de rêve, un p’tit coin de paradis, chez un ancien
pote d’échappement, recyclé catalyptique écolo grand air, dans le Gers, avec
foie gras au petitdéj et Buzet sur l’évier. De la cavale trois étoiles
au Guide du Roublard! Des conditions idéales pour te remettre de ta balle perdue et te faire
oublier un moment »
Il avait bien vendu
son truc, Francis, une vraie vitrine d’office
de tourisme. Connaissant l’apôtre, mon approbation s’était réduite à un rictus
méfiant. L’implacable réalité se rangea
une nouvelle fois de mon côté. Après six cent bornes à l’arrière d’une berline
commerciale aux amortisseurs surmenés, l’Eldorado du soixante-huitard :
une fermette spartiate dans un petit hameau isolé au milieu d’un plateau ouvert
à tous les vents. La population se réduisait à six
âmes dont quatre en fin de parcours et trois cents oies, d’une santé
insolente. Mes hôtes : Ludo, le pote à Francis, taciturne à en être
muet, et Gilda sa solide compagne, importée de Hollande via l’agence matrimoniale
de Mirande. Il faut la voir fendre
la houle de volatiles lourds et dandinants, tâtant du croupion à coups
de caoutchoucs fendus, mitraillant de grosses poignées de maïs les longs cous
affolés, reléguant le geste auguste de la semeuse à un pur fantasme.
Merci Francis pour cette mise au vert …caca d’oie !
Pour ma part,
clandestin toléré, discret jusqu’à l’absence, condamné à perpète à l’ennui, je me réfugie au bout de la jetée,
cherchant l’apaisement entre les marées de plumes
caquetantes engloutissant périodiquement la vallée. Sur
une corde à linge, les quelques vêtements de notre petite confrérie recluse
s’épouvantaillent au vent, guenilles essoufflées.
Ludo m’a
bricolé un fauteuil roulant avec un vieux rocking-chair moisi et une ancienne
carriole délabrée. Shadok rural, je porte en permanence des gants de jardin
afin d’éviter les pincements de bec et les déjections sur les pneus de mon
engin instable. Ma blessure cicatrise peu à peu, mais malgré les antibiotiques,
des flambées de fièvres inopportunes m’embrasent parfois. J’ai l’impression de flotter dans un cauchemar
empilé de jours et de nuits sans heures, de repas aphones chargés en calories,
surveillé par des centaines de vigiles emplumés. Une vraie rigueur militaire
ces oiseaux, et puis un comportement belliqueux, toujours à vous chercher
des noises, ailes écartées, cous tendus et
becs ouverts sur une fanfare assourdissante.
Justement,
en voilà une, faussement égarée, qui se balance sous les draps, garde-champêtre
au centre de gravité surbaissé. Mon
unique chemise de rechange semble être l’objet de tous ses griefs.
« -
Oh là ! , foutu panier à crottes, tu ne sais donc pas que la peine de mort
a été abolie en France.. pas la peine d’arracher le col de ma liquette, la
veuve se rouille la lame dans une décharge anonyme depuis perpète … »
C’est à tourner
parano, cet environnement…Otage de
dame nature, c’est pas une situation…
Déjà, depuis quelques jours, j’éprouve la désagréable
impression d’avoir été repéré et que l’on m’épie à l’arrière plan de
cette tragi-comédie champêtre. En bout de monde, la sensation confine au vertige,
c’en est presque surréaliste. Une jeune factrice a remplacé le vieil afermenté à la pétrolette jaune. Toute en dynamisme, coups d’œils furtifs
et gentillesse appuyée, elle transpire le flic nouvelle génération, sportif
et sympathique, une paire de baskets et de menottes dans la tête.
Des travaux
de réfection de toiture ont commencé sur la grange dévastée du vieux couple fauché d’en face. Toute la journée, trois couvreurs d’opérette s’expliquent avec les lois de l’apesanteur,
profitant de leurs rares moments de répit pour fixer maladroitement quelques ardoises gondolées. Une entreprise
de couverture, c’est quand même le comble !
Ca couve !
Il va falloir que j’avance ma migration de retour, pas finir acculé comme
un homard dans sa nasse. Et puis c’est plus tenable, ces oies bruyantes me
gavent, je les préfère couettes et rôties !
Afin de me replacer dans l’espace temps, je louche sur le petit calendrier punaisé
sur le papier peint du couloir d’entrée, au-dessus de la petite table
d’où émerge un phare noir à cadran , au milieu d’un océan de papier.
C’est un de ces petits carnets éphémérides dont on déchire les veilles et froisse par la même occasion le talent discutable
des petits dessins à vocation humoristique
esquissées en milieu de page. D’aucun pourrait y voir une analogie avec le
papier toilette, une feuille pour torcher l’hier, le derrière d’aujourd’hui
en quelque sorte.
Dimanche
03 mai : Saint Philippe
et Jacques. La petite gravure représente un homme avec pardessus et chapeau
rond , debout les jambes croisées
, adossé à la porte d’ une cabine téléphonique. Je m’apprête à déchiffrer
la légende irrésistible, le phare se
met à carillonner.
« Il peut répondre ? me lance Ludo, du fond de la cuisine
, jchu en train de mett’mes bottes !
En grommelant, les yeux toujours fixés sur l’agenda de papier, je décroche
avec méfiance, imitant la voix de mon aimable hôte .
« Mmouais ? ânonnai-je »
C’était
la voix de Francis :
« Allô
Ludo ? C’est Francis, l’est toujours là l’aut’con ? . C’est toujours
pour demain, le ramassage scolaire ?
« Euh, je crois … » bafouillai-je ,assommé par la révélation.
« Bon
, alors bonne chance. Et puis , rappelle-toi, pour ton frangin à la gendarmerie,
tu ne me connais pas. Ce type s’est fait accompagner chez toi par un inconnu
et a demandé de t’héberger en te faisant chanter sur une vieille embrouille
passée , Ok ?
« Ca roule, bredouillai-je »
en raccrochant , minable de
haut en bas . Même le calembour affligeant de l’agenda ne m’arracha pas le moindre sourire de complaisance :
« Allô Pital ? …….. ici Catrice …. »
« Qui c’était donc ? me harangue Ludo
en enfilant une sorte de vieille veste de chasse , il a l’air tout chose ?»
« Rien , une …une
erreur ! balbutiai-je et puis il a mal dormi , il est pas bien réveillé
. »
« M’étonne pas , à rien foutre de
la journée, comment voulez-vous qu’il s’endorme ? grinça mon hôte charmant
en claquant la porte d’entrée. »
« Chambre d’hôtes 3 chardons,
bougonnai-je dans mon fauteuil, encore
déstabilisé par l’incident téléphonique. C’est l’Auberge Rouge ! ».
Tout en sirotant un café coupé à la chicorée,
j’essaye de mettre un peu de sang- froid dans mon bol fumant. La préparation
de la recette était terminée, on allait mettre le dindon de la farce au four.
« Cherchez pas, l’oie blanche , c’est moi ! »
Un coup d’œil rapide derrière le rideau brodé de la fenêtre: la camionnette blanche « Martineau &
Fils Couverture et Zinguerie »
est garée sur le trottoir le long de la maison des Gidouin. Le sous-marin
est à quai. Comment vais-je faire pour me sortir de cet entonnoir à
plumes ?
« Foutu fauteuil de malheur ! » , m’agaçai-je en virant
sur une roue au milieu de la cour boueuse et crottée . Les oies,
véritables propriétaires, me scrutent
d’un air outré et menaçant , comme si j’avais trois mois de retard de loyer
.
« Et
vous, paniers à crottes, dégagez le terrain , j’suis pas d’humeur ! »
Et hop ,
j’extirpe de ma couverture un morceau de tuyau d’arrosage et je distribue à la volée quelques coups cinglants et sifflants . Ca caquette
vilain dans le voisinage , je peux vous le dire ! La volaille supporte
difficilement qu’un locataire indélicat à deux roues mette la pagaille dans
leur quotidien bien ordonné de futurs bocaux de foies gras.
Ca tourne à la prise de la Basse-cour !
Les meneuses assiègent avec autorité ma carriole de fortune . D’un violent
coup de bec, l’une d’entre elles subtilise le morceau de caoutchouc rigide
qui s’envole un instant pour s’éclabousser dans la fiente. Les copines énervées
de l’arrière se précipitent sur ce gros lombric synthétique et le réduisent en charpie.
Il est grand
temps de battre en retraite si je ne veux pas subir le même sort. Je bascule
légèrement mon fauteuil en arrière
, m’arc-boute et frotte violemment les deux paumes sur les roues. Le trône
ubuesque fait une grande embardée vers l’avant, coupant droit à travers oies.
Le Ludo ,
à l’autre bout de la cour, debout sur le marchepied de son tracteur se régale
du spectacle sans esquisser le moindre mouvement.
Sur ma droite,
un peu plus haut, la porte d’une des deux dépendances est restée ouverte.
Je m’y engouffre, les roues écaillant quelque peu l’huisserie. Je me retourne
pour faire face à l’armée bruyante. Aucune résistance, je referme le battant presque calmement.
La cour s’est
tue brusquement. Les oies s’en retournent, curieusement calmées, nonchalantes
et dandinantes .
En contemplant
les murs, je comprends mieux . Je suis dans la pièce de gavage. Des entonnoirs terminés
par un tuyau de caoutchouc gisent sur la paillasse d’un gigantesque évier.
Deux sacs de maïs entamés semblent dormir pesamment contre le
mur du fond, épaule contre épaule. Un banc de bois incurvé et raboté en son milieu par l’arrière-train
de Gilda, sourit tristement au milieu de la pièce. Pour lui aussi, le gavage
reste une souffrance.
Brisé, je
contemple les paumes de mes mains garnies
d’ampoules .« Une vraie guirlande de noël ! »
« Le
milieu est donc résolument hostile ! concédai-je avec dépit , l’homme
et l’animal marchent la main dans la patte ! Je vote à béquille
levée pour une évacuation imminente des lieux ! ».
Le seul moment
propice reste l’après déjeuner , vers 13 heures, quand le couple vautré sur
le canapé sirote son café , hypnotisé
par le petit écran . Au même moment, les faux artisans y vont aussi de
l’incisive ,tout contents de retrouver le plancher des vaches, mâchouillant
du sandwich à l’intérieur de leur
PC camionnette. Il me suffira
alors de traverser discrètement le champ à l’arrière de la ferme, de
découper la clôture et de gagner tant bien que mal la petite départementale
qui serpente dans la vallée. Je vais sûrement croiser des paroissiens rentrant de
l’office. De plus, mai est un mois à dragées.
Déterminé,
je fauche une grosse paire de tenailles dans l’atelier , cache les longues béquilles made in Ludo derrière la
grange et regagne la maison. Je me dirige vers le buffet de la salle à manger.
Au fond du placard la boîte d’un vieux jeu de Monopoly. A l’intérieur,
de vrais billets remplacent les faux. Je les avais observés , un soir , du
haut de l’escalier, se disputant sur le prix des petites maisons vertes ,
brandissant de véritables coupures.
Case départ
ou pas, j’empoche les vingt mille, cela devrait suffire pour regagner Paris
et voir venir.
Je n’ai pas un regard pour ma carriole
retournée dans le fossé. Je place
avec difficulté mes aisselles sur les vieilles béquilles puis m’engage sur la route. Après quelques grands écarts maladroits
, je décide de m’asseoir sur un talus le long d’une petite ligne droite.
Au bout d’environ un quart d’heure une vieille Renault 18 vert
pâle débouche tranquillement d’un chemin de terre . Elle passe devant moi, en bout de seconde, starter à fond, à quarante
à l’heure. La scène semble se dérouler au ralenti. Agrippé au volant, un septuagénaire au teint rouge gris,
m’ignorant totalement , fixe avec
hébétude le ruban gris qui défile devant le capot, un mégot jaune crasseux
collé à la lèvre inférieure. Une casquette à carreaux vissée à l’arrière du
crâne découvre un front perlé de sueur.
Je peux lire sans peine les caractères
« PROPANE » moulés sur la grosse bouteille verte couchée sur la
banquette arrière, immobilisée entre
deux parpaings.
« Un remake du salaire de la peur », songeai-je en
suivant du regard le véhicule qui parvenait à s’éloigner quand même.
Peu après, un convoi de quatre
véhicules bruyants défile devant moi sans même ralentir. Des gosses endimanchés
et excités écrasent leurs joues rondes
sur les vitres.
Je regarde ma montre , presque
quatorze heures , puis la route sur la gauche, déserte. La campagne, souveraine,
en profite pour repasser au premier
plan. Une buse tournoie à l’aplomb de
la route. Sur sa gauche , un champ de colza rit jaune en dégageant son haleine
entêtante et migraineuse. Un peu plus loin, sur une parcelle accidentée et
ocre , un tracteur rouge dodeline sur des sillons, quelques corbeaux dans son sillage, chalutier de
haute terre. Des poignées d’insectes
grésillent au-dessus du bitume , dessinant
des arabesques vertigineuses. Un léger vent tiède me caresse la joue . L’angoisse tisse sa toile
dans mon ventre.
Au bout d’un moment je décide
de pousser un peu plus loin, à la
recherche d’un carrefour. Je franchis péniblement une centaine de mètres qui me paraissent
des kilomètres . Soudain, le bruit d’un moteur dans mon dos, je lève ma béquille
sans grande conviction, sans même me retourner. Une berline bleu
marine me dépasse, ralentit puis effectue
une marche arrière sinueuse qui m’oblige à grimper sur le bas côté.
La vitre côté passager glisse dans un léger soupir.
Le visage agréable d’une femme d’environ quarante ans se penche vers moi.
« - Bonjour, vous avez besoin d’aide ? vous
êtes blessé ?
-
Non , rien de grave . Mon beau-frère devait me ramener à la
gare , mais son véhicule est tombé en panne, il m’a conseillé de faire du
stop afin de ne pas perdre trop de temps. J’ai un rendez-vous important à Paris demain alors ….
-
Vous avez de la chance, je vais à Mirande, lâcha la jeune femme
en ouvrant la portière. Vous pouvez mettre vos béquilles sur la banquette
arrière. Vous n’avez pas de bagages ?
-
En fait si bredouillai-je , un gros sac, mais vu mon état …Mon
beauf me l’expédiera par train demain lundi.
-
Reculez votre fauteuil, vous serez plus à l’aise pour étendre
votre jambe.
-
Vous êtes médecin ? lançai-je en louchant sur le caducée
au bas du pare-brise.
-
Non, infirmière , et c’est
mon jour de garde, un dimanche sur
deux.
-
J’ai donc de la chance, souriais-je tout en me détendant. »
Afin de combler ce drôle de silence
entre deux inconnus, la conductrice mit
une cassette dans le lecteur .
« Chouette ! Chico Buarque ! » criai-je
en appuyant la nuque sur l’appuie-tête tout en fermant les yeux.
La ferme traquenard est déjà
loin dans le rétroviseur. Je sors d’un cauchemar pour flotter dans un doux
purgatoire plein de promesses. Je suis décidé à changer de vie . Finies les
combines minables de Francis. Je n’éprouve même pas un sentiment de vengeance
à son égard , seulement ce dégoût de beurre rance dans la bouche.
Chico et le soleil chauffant ma vitre ont bientôt raison de mes dernières
résistances.
Le grincement du frein à main me tire de ma
douce torpeur.
« J’en ai pour trente secondes , je vais juste acheter des cigarettes !! ».
Je baille paresseusement . La grande place
bordée de platanes est quasiment déserte
. Mêlés sur un banc, quelques adolescents
tentent vainement de combattre ce terrible ennui . Cet ennui du dimanche après-midi
des petites villes de provinces.
La portière s’ouvre à nouveau mais je ne reconnais pas le léger parfum de mon infirmière..
« Vous avez trouvé ce qu’il vous … »
Je n’ai pas le temps de terminer ma phrase qu’ un homme s’agenouille
sur le siège conducteur et m’immobilise les bras. La porte de mon côté s’ouvre
à la volée, des poignes solides m’agrippent par les épaules et me tirent à
l’extérieur .
« - Aie, ma jambe, vous me faites mal .. »
- Tiens-toi tranquille .. voilà doucement
… »
Deux policiers m’encadrent . Ma blessure me lance. Je manque tourner
de l’œil.
L’un d’eux m’oblige à tendre les poignets serrés. Clic !! Les
bracelets se referment sur le rêve d’une nouvelle vie.
«- Commandant , demande l’un des gendarmes,
elles sont à un client de votre mari,
les béquilles derrière ?
-Quelle perspicacité Chemineau ! vous n’avez pas remarqué que le prévenu boîte ?
Je contemple médusé mon « infirmière » chatouiller
le ventre de son portable .
-
Allô, inspecteur
Morin ? ici Commandant Richerme . Je ne vous félicite pas .
Je viens de coincer notre suspect qui s’enfuyait. Alors vous remballez
tout et vous vous présentez au rapport dans une heure à mon bureau, compris ? ».
Le groupe d’adolescents s’est rapproché et
se hausse sur la pointe des pieds pour tenter de m’apercevoir. Je suis
leur spectacle, je leur ai sauvé la journée. Pour ma part,
les prochaines années risquent de ressembler
à ces dimanches après-midi provinciaux.
Une nouvelle de Philippe BONNET