Une nouvelle de Philippe BONNET à lire ci-dessous

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Conflit d’oie

 

         «  Je t’ai trouvé une planque de rêve, un p’tit coin de paradis, chez un ancien pote d’échappement, recyclé catalyptique écolo grand air, dans le Gers, avec foie gras au petitdéj et Buzet sur l’évier. De la cavale trois étoiles  au Guide du Roublard!  Des conditions idéales pour  te remettre de ta balle perdue et te faire oublier un moment »

            Il avait bien vendu son truc, Francis, une vraie vitrine   d’office de tourisme. Connaissant l’apôtre, mon approbation s’était réduite à un rictus méfiant. L’implacable  réalité se rangea une nouvelle fois de mon côté. Après six cent bornes à l’arrière d’une berline commerciale aux amortisseurs surmenés, l’Eldorado du soixante-huitard : une fermette spartiate dans un petit hameau isolé au milieu d’un plateau ouvert à tous les vents. La population se réduisait à six  âmes dont quatre en fin de parcours et trois cents oies, d’une santé insolente. Mes hôtes :  Ludo, le pote à Francis, taciturne à en être muet, et Gilda sa solide compagne, importée de Hollande via l’agence matrimoniale  de Mirande. Il faut la voir fendre  la houle de volatiles lourds et dandinants, tâtant du croupion à coups de caoutchoucs fendus, mitraillant de grosses poignées de maïs les longs cous affolés, reléguant le geste auguste de la semeuse à un pur fantasme.

Merci Francis  pour cette mise au vert …caca d’oie !

 

Pour ma part, clandestin toléré, discret jusqu’à l’absence,  condamné à perpète à l’ennui, je me réfugie au bout de la jetée,  cherchant l’apaisement entre les marées de plumes  caquetantes  engloutissant périodiquement la vallée. Sur une corde à linge, les quelques vêtements de notre petite confrérie recluse s’épouvantaillent au vent, guenilles essoufflées.

 

Ludo m’a bricolé un fauteuil roulant avec un vieux rocking-chair moisi et une ancienne carriole délabrée. Shadok rural, je porte en permanence des gants de jardin afin d’éviter les pincements de bec et les déjections sur les pneus de mon engin instable. Ma blessure cicatrise peu à peu, mais malgré les antibiotiques, des flambées de fièvres inopportunes m’embrasent parfois.  J’ai l’impression de flotter dans un cauchemar empilé de jours et de nuits sans heures, de repas aphones chargés en calories, surveillé par des centaines de vigiles emplumés. Une vraie rigueur militaire  ces oiseaux, et puis un comportement belliqueux, toujours à vous chercher des noises, ailes écartées, cous tendus  et becs ouverts sur  une fanfare assourdissante.

Justement, en voilà une, faussement égarée, qui se balance sous les draps, garde-champêtre au centre de gravité surbaissé.  Mon unique chemise de rechange semble être l’objet de tous ses griefs.

« - Oh là ! , foutu panier à crottes, tu ne sais donc pas que la peine de mort a été abolie en France.. pas la peine d’arracher le col de ma liquette, la veuve se rouille la lame dans une décharge anonyme depuis  perpète   … »

C’est à tourner parano,  cet environnement…Otage de dame nature, c’est pas une situation…

 

Déjà,  depuis quelques jours, j’éprouve la désagréable  impression d’avoir été repéré et que l’on m’épie à l’arrière plan de cette tragi-comédie champêtre. En bout de monde, la sensation confine au vertige, c’en est presque surréaliste. Une jeune factrice a remplacé le vieil afermenté  à la pétrolette jaune. Toute en dynamisme, coups d’œils furtifs et gentillesse appuyée, elle transpire le flic nouvelle génération, sportif et sympathique, une paire de baskets et de menottes  dans la tête.

Des travaux de réfection de toiture ont commencé sur la grange dévastée du  vieux couple fauché d’en face. Toute  la journée, trois  couvreurs d’opérette s’expliquent avec les lois de l’apesanteur, profitant de leurs rares moments de répit pour fixer maladroitement  quelques ardoises gondolées. Une entreprise de couverture, c’est quand même le comble !

Ca couve ! Il va falloir que j’avance ma migration de retour, pas finir acculé comme un homard dans sa nasse. Et puis c’est plus tenable, ces oies bruyantes me gavent, je les préfère couettes et rôties !

 

                        Afin de me replacer dans l’espace temps, je louche sur le petit calendrier   punaisé   sur le papier peint du couloir d’entrée, au-dessus de la petite table d’où émerge  un phare noir   à cadran , au milieu d’un océan de papier. C’est un de ces petits carnets éphémérides dont on déchire les veilles  et froisse par la même occasion le talent discutable des  petits dessins à vocation humoristique esquissées en milieu de page. D’aucun pourrait y voir une analogie avec le papier toilette, une feuille pour torcher l’hier, le derrière d’aujourd’hui en quelque sorte.

                       

 

 

Dimanche 03 mai : Saint   Philippe et Jacques. La petite gravure représente un homme avec pardessus et chapeau rond , debout  les jambes croisées , adossé à la porte d’ une cabine téléphonique. Je m’apprête à déchiffrer la légende irrésistible, le phare  se met à carillonner.

                        « Il peut répondre ? me lance Ludo, du fond de la cuisine , jchu en train de mett’mes bottes !

                        En grommelant, les yeux toujours fixés sur l’agenda de papier, je décroche avec   méfiance,  imitant la voix de mon aimable hôte .

                        « Mmouais ? ânonnai-je »

            C’était la voix de Francis :

                        « Allô Ludo ? C’est Francis, l’est toujours là l’aut’con ? . C’est toujours pour demain, le ramassage scolaire  ?

                        « Euh, je crois … » bafouillai-je ,assommé par la révélation.

                        «  Bon , alors bonne chance. Et puis , rappelle-toi, pour ton frangin à la gendarmerie, tu ne me connais pas. Ce type s’est fait accompagner chez toi par un inconnu et a demandé de t’héberger en te faisant chanter sur une vieille embrouille passée , Ok ?

                        « Ca roule, bredouillai-je »  en raccrochant , minable  de haut en bas . Même le calembour affligeant de l’agenda ne m’arracha pas  le moindre sourire de complaisance :

           « Allô Pital ? …….. ici Catrice …. »

                         « Qui c’était donc ? me harangue Ludo en enfilant une sorte de vieille veste de chasse , il a l’air tout chose ?»

                        « Rien , une …une erreur ! balbutiai-je et puis il a mal dormi , il est pas bien réveillé . »

                        « M’étonne pas , à rien foutre de  la journée,  comment voulez-vous  qu’il s’endorme ? grinça mon hôte charmant en claquant la porte d’entrée. »

                        « Chambre d’hôtes 3  chardons, bougonnai-je dans mon fauteuil,  encore déstabilisé par l’incident téléphonique. C’est l’Auberge Rouge ! ».

 Tout en sirotant un café coupé à la chicorée, j’essaye de mettre un peu de sang- froid dans mon bol fumant. La préparation de la recette était terminée, on allait mettre le dindon de la farce au four. « Cherchez pas, l’oie blanche , c’est moi ! »

                        Un coup d’œil rapide derrière le rideau brodé de la fenêtre:  la camionnette blanche « Martineau & Fils Couverture  et Zinguerie » est garée sur le trottoir le long de la maison des Gidouin. Le sous-marin est à quai. Comment vais-je faire pour  me sortir de cet entonnoir  à plumes ?

 

                        « Foutu fauteuil de malheur ! » , m’agaçai-je en virant sur une roue au milieu de la cour boueuse et crottée  . Les oies,  véritables propriétaires,   me scrutent d’un air outré et menaçant , comme si j’avais trois mois de retard de loyer .

« Et vous, paniers à crottes, dégagez le terrain , j’suis pas d’humeur ! »

Et hop , j’extirpe de ma couverture un morceau de tuyau d’arrosage et  je distribue  à la volée quelques coups cinglants et   sifflants .  Ca caquette vilain dans le voisinage , je peux vous le dire ! La volaille supporte difficilement qu’un locataire indélicat à deux roues mette la pagaille dans leur quotidien  bien ordonné de  futurs bocaux de  foies gras.

 Ca tourne à la prise de la Basse-cour ! Les meneuses assiègent avec autorité ma carriole de fortune . D’un violent coup de bec, l’une d’entre elles subtilise le morceau de caoutchouc rigide qui s’envole un instant pour s’éclabousser dans la fiente. Les copines énervées de l’arrière se précipitent sur ce gros lombric synthétique et le   réduisent en charpie.

Il est grand temps de battre en retraite si je ne veux pas subir le même sort. Je bascule légèrement  mon fauteuil en arrière , m’arc-boute et frotte violemment les deux paumes sur les roues. Le trône ubuesque fait une grande embardée vers l’avant, coupant droit à travers oies.

Le Ludo , à l’autre bout de la cour, debout sur le marchepied de son tracteur se régale du spectacle sans esquisser le moindre mouvement.

Sur ma droite, un peu plus haut, la porte d’une des deux dépendances est restée ouverte. Je m’y engouffre, les roues écaillant quelque peu l’huisserie. Je me retourne pour faire face à l’armée bruyante. Aucune résistance,   je referme le battant presque  calmement.

La cour s’est tue brusquement. Les oies s’en retournent, curieusement calmées, nonchalantes  et dandinantes .

En contemplant les murs, je comprends mieux . Je suis  dans la pièce de gavage. Des entonnoirs terminés par un tuyau de caoutchouc gisent sur la paillasse d’un gigantesque évier. Deux sacs de maïs entamés semblent dormir pesamment    contre le  mur du fond, épaule contre épaule. Un banc de bois incurvé  et raboté en son milieu par l’arrière-train de Gilda,  sourit tristement  au milieu de la pièce. Pour lui aussi, le gavage reste une souffrance.

Brisé, je contemple les paumes de mes mains  garnies d’ampoules .«  Une vraie guirlande de noël ! » 

« Le milieu est donc résolument hostile ! concédai-je avec dépit , l’homme et l’animal marchent la main dans la patte !  Je vote à béquille levée pour une évacuation imminente des lieux ! ».

 

Le seul moment propice reste l’après déjeuner , vers 13 heures, quand le couple vautré sur le canapé sirote son café  , hypnotisé par le petit écran . Au même moment, les faux artisans y vont aussi de l’incisive ,tout contents de retrouver le plancher des vaches, mâchouillant du  sandwich à l’intérieur de leur PC camionnette.  Il me suffira  alors de traverser discrètement le champ à l’arrière de la ferme, de découper la clôture et de gagner tant bien que mal la petite départementale qui serpente dans la vallée. Je vais  sûrement croiser des paroissiens rentrant de l’office. De plus, mai est un mois à dragées.

Déterminé, je fauche une grosse paire de tenailles dans l’atelier , cache les  longues béquilles made in Ludo derrière la grange et regagne la maison. Je me dirige vers le buffet de la salle à manger. Au  fond du placard  la boîte d’un vieux jeu de Monopoly. A l’intérieur, de vrais billets remplacent les faux. Je les avais observés , un soir , du haut de l’escalier, se disputant sur le prix des petites maisons vertes , brandissant de véritables coupures.

Case départ ou pas, j’empoche les vingt mille, cela devrait suffire pour regagner Paris et voir venir.

 

 

         Je n’ai pas un regard pour ma carriole retournée dans le fossé.  Je place avec difficulté mes aisselles sur les vieilles béquilles  puis m’engage sur la route. Après quelques grands écarts maladroits  , je décide de m’asseoir sur un talus le long d’une petite ligne droite.

         Au bout d’environ  un quart d’heure une vieille Renault 18 vert pâle débouche tranquillement d’un chemin de terre .  Elle passe devant moi, en bout de seconde, starter à fond, à quarante à l’heure. La scène semble se dérouler au ralenti. Agrippé au  volant, un septuagénaire au teint rouge gris, m’ignorant totalement ,  fixe avec hébétude le ruban gris qui défile devant le capot, un mégot jaune crasseux collé à la lèvre inférieure. Une casquette à carreaux vissée à l’arrière du crâne découvre un front  perlé de sueur. Je peux  lire sans peine les caractères « PROPANE » moulés sur la grosse bouteille verte couchée sur la banquette arrière, immobilisée  entre deux parpaings.

          « Un remake du  salaire de la peur », songeai-je en suivant du regard le véhicule qui parvenait à s’éloigner quand même.

          Peu après, un convoi  de quatre véhicules bruyants défile devant moi sans même ralentir. Des gosses endimanchés et excités  écrasent leurs joues rondes sur les vitres.

 

            Je regarde ma montre ,   presque quatorze heures , puis la route sur la gauche, déserte. La campagne, souveraine, en profite pour  repasser au premier plan. Une buse tournoie à l’aplomb  de la route. Sur sa gauche , un champ de colza rit jaune en dégageant son haleine entêtante et migraineuse. Un peu plus loin, sur une parcelle accidentée et ocre , un tracteur rouge dodeline  sur des sillons, quelques corbeaux dans son sillage, chalutier de haute terre.  Des poignées d’insectes grésillent  au-dessus du bitume , dessinant des arabesques vertigineuses. Un léger vent tiède me  caresse la joue . L’angoisse tisse sa toile dans mon ventre.

          Au bout d’un moment  je décide de pousser un  peu plus loin, à la recherche d’un carrefour. Je  franchis  péniblement une centaine de mètres qui me paraissent des kilomètres . Soudain, le bruit d’un moteur dans mon dos, je lève ma béquille sans grande conviction, sans même me retourner. Une  berline  bleu marine  me dépasse, ralentit puis effectue une marche arrière sinueuse qui m’oblige à grimper sur le bas côté.

 

          La  vitre côté passager glisse dans un léger soupir. Le visage agréable d’une femme d’environ quarante ans se penche vers moi.

          « -   Bonjour, vous avez besoin d’aide ? vous êtes blessé ? 

-          Non , rien de grave . Mon beau-frère devait me ramener à la gare , mais son véhicule est tombé en panne, il m’a conseillé de faire du stop afin de ne pas perdre trop de temps. J’ai un rendez-vous important  à Paris demain alors ….

-          Vous avez de la chance, je vais à Mirande, lâcha la jeune femme en ouvrant la portière. Vous pouvez mettre vos béquilles sur la banquette arrière. Vous n’avez pas de bagages ?

-          En fait si bredouillai-je , un gros sac, mais vu mon état …Mon beauf me l’expédiera par train demain lundi.

-          Reculez votre fauteuil, vous serez plus à l’aise pour étendre votre jambe.

-          Vous êtes médecin ? lançai-je en louchant sur le caducée au bas du pare-brise.

-          Non, infirmière , et  c’est mon jour  de garde, un dimanche sur deux.

-          J’ai donc de la chance, souriais-je  tout en me détendant. »

            Afin de combler ce drôle de silence  entre deux inconnus, la conductrice mit  une cassette dans le lecteur .

            « Chouette ! Chico Buarque ! » criai-je  en appuyant la nuque sur l’appuie-tête tout en fermant  les yeux.

 

            La ferme traquenard est  déjà loin dans le rétroviseur. Je sors d’un cauchemar pour flotter dans un doux purgatoire plein de promesses. Je suis décidé à changer de vie . Finies les combines minables de Francis. Je n’éprouve même pas un sentiment de vengeance à son égard , seulement ce dégoût de beurre rance dans la bouche.

            Chico et  le soleil chauffant  ma vitre ont bientôt raison de mes dernières résistances.

 

            Le grincement du frein à main me tire de ma  douce torpeur.

          « J’en ai pour trente secondes , je vais juste acheter des cigarettes !! ».

              Je baille paresseusement . La grande place bordée de platanes est  quasiment déserte . Mêlés sur un banc, quelques  adolescents tentent vainement de combattre ce terrible ennui . Cet ennui du dimanche après-midi des petites villes de provinces.

             La portière s’ouvre à nouveau  mais je ne reconnais  pas le léger parfum de mon infirmière..

            « Vous avez trouvé ce qu’il vous … »

            Je n’ai pas le temps de terminer ma phrase qu’ un homme s’agenouille sur le siège conducteur et m’immobilise les bras. La porte de mon côté s’ouvre à la volée, des poignes solides m’agrippent par les épaules et me tirent à l’extérieur .

            « - Aie, ma jambe, vous me faites mal .. »

              - Tiens-toi tranquille .. voilà doucement … »

            Deux policiers m’encadrent . Ma blessure me lance. Je manque tourner de l’œil.

            L’un d’eux m’oblige à tendre les poignets serrés. Clic !! Les bracelets se referment sur le rêve d’une nouvelle vie.

            «- Commandant , demande l’un des gendarmes,  elles sont à un client de votre mari,  les béquilles derrière ? 

             -Quelle perspicacité  Chemineau !  vous n’avez pas remarqué  que le prévenu boîte ? 

              Je contemple médusé   mon « infirmière »  chatouiller  le ventre de son portable .

- Allô, inspecteur Morin ? ici Commandant Richerme . Je ne vous félicite pas .

   Je viens de coincer notre suspect qui s’enfuyait. Alors vous remballez tout et vous vous présentez au rapport  dans une heure à mon bureau, compris ? ».

  Le groupe d’adolescents s’est rapproché et  se hausse sur la pointe des pieds pour tenter de m’apercevoir. Je suis leur spectacle, je leur ai sauvé la journée. Pour ma part,  les prochaines années risquent de ressembler  à ces dimanches après-midi provinciaux.      

                                                                      Une nouvelle de   Philippe BONNET  

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