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Notes sur Etude de pronoms de Jean Tardieu (p.162) / 4 pistes pour l'analyse


0. Pourquoi "Etude" ?

ETUDE (source dict Hachette)

4. ARTS. Exercice exécuté par un artiste afin de mieux connaître son sujet. Réalisée en général à partir d’un modèle, une étude ne considère le plus souvent qu’un fragment du sujet. Des études de têtes. Les études de Dürer. V. aussi esquisse.

5. MUS. Composition vocale ou instrumentale destinée à faire surmonter à l’exécutant une difficulté particulière. L’étude est généralement consacrée aux instruments à clavier. Dès ses débuts (XVe-XVIe s.), elle fut destinée également à l’exécution en public, et cette tendance s’accentua à partir de l’époque romantique, quand se répandit la mode des grands concerts donnés par des virtuoses. Chopin, Schumann, Liszt, Debussy ont écrit des études célèbres.

    1. Ce poème appartient à une section : « 6 études pour la voix seule » qui connote la parenté avec la musique. A l'image d'une étude (voir supra) en musique, ces poèmes sont dédiés à un instrument particulier : le langage (pronoms, voix au téléphone, prépositions à et de, rythme et voix d'enfant). On peut poser l'hypothèse que la difficulté particulière visée par cette étude est celle de la transmission du sens par des instruments, des outils limités : ici, des mots qui ont plus une fonction grammaticale qu'un poids sémantique. Les pronoms sont d'abord des représentants, des mots qui se substituent aux réalités physiques ou langagières.

      De plus la composition du poème perceptible dès la première lecture invite à le rapprocher d'une composition musicale fondée sur un « thème » réitéré (« toi » anaphorique ), l'apparition d'un deuxième « thème » (« moi » et « toi » dans la S3) et leur fusion dans une partie finale (« nous »)

      Surtout, c'est le rythme même des vers qui est l'indice d'une musicalité :

      S1 : 2 octosyllabes (4/4) et un vers de 4 syllabes

      S2 : 1 alexandrin (3x4 syllabes) et un vers de 4 syllabes

      S3 : 1 décasyllabe (4/6) et deux hexasyllabes (3/3)

      S4 : hexasyllabe (2/4), octosyllabe (4/4), hexasyllabe (2/4), hexasyllabe (1/4/1)

      La tendance est à la régularité métrique, aux coupes régulières, qui ses substituent à la ponctuation défaillante et à l'absence de rimes, avec une exception notable pour le dernier vers qui présente plutôt une symétrie interne autour de l'adverbe parfaitement (interpréter ? - l'idée d'un bonheur du couple atteint et qui constitue comme un nid confortable au milieu de « tout » ?)

    2. Dès la première lecture, le poème nous frappe par son caractère incomplet : non seulement « toi » et « moi » ne sont pas identifiés, mais les phrases même sont inachevées, ou plutôt elliptiques : il leur manque l'essentiel, un groupe verbal... Même les subordonnées relatives, supposées apportées une précision au pronom puisqu'elles sont déterminatives, sont amputées de leur verbe...

      On pense ici au goût malicieux de Tardieu pour la remise en cause du langage comme porteur de signification dans ses courtes pièces, en particulier « Finissez vos phrases »...où l'on se rend compte facilement que le sens n'est pas forcément porté par les mots grammaticalement décisifs. On peut « deviner » les mots, ce qui donne accessoirement un caractère presque ludique au texte.

    3. Dès lors, s'il se pose la question de la signification, le lecteur est amené à compléter instinctivement, mais il est alors renvoyé à sa propre imagination, et aux idées suggérées par les mots d'habitude secondaires comme les adverbes : pourtant, déjà, surtout, jadis, toujours, maintenant ; les prépositions : pendant, parmi, selon. Ce n'est qu'à la S3 que l'ont peut supposer des significations, voire une symbolique portée par les substantifs : arbre (substitut phallique donc masculin ?) / prairie (féminine ?), puis souffle (mouvement masculin qui anime ?) / feuillage (élément végétal stable féminin ??)

    4. On est en fait dans un registre assez proche du lyrisme amoureux, de cet échange intime livré au lecteur qui est traditionnel en poésie (de Ronsard à Eluard en passant par les romantiques). Les indices en sont les suivants :

      • le ô d'invocation poétique répété (cette triple répétition peut d'ailleurs sembler un peu trop insistante pour n'être pas un indice d'ironie par rapport à la tradition lamartinienne du « chant »)

      • l'intimité connotée par la deuxième personne du singulier (« toi » est le pronom personnel tonique) auquel le locuteur s'adresse en apostrophe (vocatif)

      • le cheminement du poème vers la constitution du couple (toi / moi et toi / nous)

      • l'idée suggérée de solitude des amants pour lesquels le monde n'existerait plus : ils sont « seuls », avec « rien », sans « personne » (deux autres pronoms mais indéfinis) et leur union serait un « tout » parfait (dernier vers) ?

5. En définitive, le poème réussit à soutenir le paradoxe suivant : être extrêmement intimiste et absolument généralisable, être une déclaration d'amour poétique sans parler d'amour. L'effacement des données de signification (mots-clés, mots-thèmes, métaphores...) au profit d'une musicalisation des mots-outils conduit le lecteur à la fois à une compréhension intuitive, à une frustration et au sourire, car la tentative relève du défi.

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