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Notes sur L'homme qui n'y comprend rien
de Jean Tardieu, Le fleuve caché p.172 (édition poésie/Gallimard) / 4 pistes
Une mise en scène de la parole : un poème-conférence ?
L'énonciation nous indique qu'un homme (titre) s'adresse en son nom (« je ») à un public désigné par « Madame, Monsieur » et la deuxième personne « vous ».
L'impératif « tenez » de la strophe 3 sert à capter l'attention du public (fonction phatique du langage selon le linguiste Jakobson), de même que la question de la première strophe qui interpelle les auditeurs à la forme interro-négative.
Plusieurs indices du texte suggèrent la présence réelle du locuteur face à son public : « devant vous » (x2), « mais voici le pire »
la parole du locuteur est bien celle de l'oral familier comme en témoignent les indices suivants :
- les élisions de « e » muets : « j'vais vous raconter », « m'voilà réveillé », « j'me mets à bouger », « j'sais plus »
- les tournures familières : « Bon Dieu quelle histoire », « Dieu sait où ça mène » qui forme un contraste avec une expression plus littéraire de la langue écrite : « depuis lors »
Ce dispositif qui met en valeur la parole prononcée devant un public rend la voix du locuteur comparable à celle d'un conférencier. Le lecteur a donc affaire à une voix familière qui le prend à témoin pour lui faire partager une vision du monde et des interrogations.
Une visée argumentative : un poème-démonstration ?
La structure du poème semble relever, du moins dans une première partie, de l'intention démonstrative :
- la première strophe énonce le problème à la façon d'un constat généralisable, grâce aux adjectifs indéfinis « telle », l'usage du présent de « vérité générale », puis la « leçon sur l'existence » qu'il s'agit de démontrer dans la question rhétorique interro-négative
- la deuxième strophe est une sorte de « sentence » qui a la même valeur de leçon de sagesse généralisée : « les hommes » , « bien souvent »
- les strophes suivantes sont en quelque sorte la démonstration par l'exemple, le témoignage personnel en 3 strophes narratives qui mettent en scène le locuteur : « une histoire », « autre phénomène »...
Cependant la dernière strophe rompt avec la logique d'une argumentation puisque loin de fournir un CQFD ou une conclusion reprenant l'essentiel d'une thèse, elle énonce l'échec du raisonnement : le locuteur ayant « laissé filer » l'idée, il n'a plus qu'à « s'en aller » : ainsi s'efface à la fois l'idée et son énonciateur, et ne reste finalement que la double et récurrente interrogation finale. On peut dire que les questions l'ont si bien emporté (=montré leur pertinence) qu'elles ont emporté leur émetteur...
On peut parler ici de parodie de démonstration car les indices d'argumentation demeurent en surface, la thèse essentielle est un constat négatif et non une vérité philosophique ou morale, et le locuteur se disqualifie finalement.
Le registre humoristique : un poème pour sourire ?
Les situations dans lesquelles le locuteur relèvent assez souvent du sketch burlesque, à rapprocher des aventures de M. Hulot (de Jacques Tati), de Buster Keaton, et de Plume (d'Henri Michaux ) : un personnage « lunaire », comme décalé par rapport au fonctionnement quotidien de l'existence : prendre le train, s'endormir, aller dans la rue, voir se succéder les saisons, constater qu'on vieillit : autant de « situations » dans lesquelles le locuteur se ridiculise par son incompréhension répétée, soulignée par le « refrain » de la question redoublée et qui termine 3 strophes.
Outre ces répétitions, plusieurs éléments soulignent ce qu'on pourrait nommer le handicap intellectuel du locuteur :
- les exclamations « quel mystère !» et « quelle étrangeté ! », « bon dieu quelle histoire »
- l'aveu de ses limites : « me voilà stupide », « je n'ai rien compris » « je n'y comprend rien »
Ce qui peut provoquer ici l'amusement du lecteur, c'est le fait que le locuteur se dépeigne lui-même sous des aspects peu flatteurs, en difficulté de compréhension devant des choses apparemment anodines.
Une vision du monde : un poème teinté d'inquiétude métaphysique ?
Les interrogations sur le monde du locuteur portent sur des éléments de la vie humaine qui ne sont pas en principe soumis à interrogation, qui semblent aller de soi : une personne qui prend le train vous laisse seul « debout sur le quai », après le sommeil on se réveille, le jour succède à la nuit, les saisons les unes aux autres, etc.
ce sont pourtant ces quasi-évidences qui sont soumises au regard naïf et inquiet du locuteur, qui nous incite ainsi, une fois le sourire passé, à redécouvrir les évidences, à réinterroger ce que nous croyons sans mystère : cet étonnement face au monde tel qu'il est, constant dans le recueil de Tardieu, est la source de l'interrogation philosophique. C'est aussi la trace d'une inquiétude face au monde tel qu'il est
Le rapport au temps chronologique est particulièrement interrogé par les nombreuses oppositions imparfait/passé composé ou imparfait/présent (« j'étais mince et pâle / je suis rouge et blanc). L'interrogation récurrente porte sur la cohérence du monde : le locuteur-conférencier-pour-rire fait comme si le temps qui passe jouait de mauvais tours à la continuité du monde et des êtres.
A
travers une parole accessible (simplicité du vocabulaire, absence d'indices
d'écriture poétique comme la métaphore, absence de jeu
formel sur la versification dans un poème écrit en pentasyllabes...),
Tardieu propose dans ce poème un regard renouvelé sur l'existence
et sur nous-même : si dans un premier temps on peut se distancier de la
naïve incompréhension des évidences que manifeste le locuteur,
on va ensuite être comme "contaminé" par ses interrogations...sans
pour autant tomber dans la gravité, puisque le poème est écrit
avec une fnataisie lègère.