Vaucanson >Pages de lettres >Bazabac > Tardieu > Le poème au format .pdf > Autre poème de Tardieu commenté
Notes sur Monsieur interroge Monsieur de Jean Tardieu :
deux questions posées au texte ...
1. S'agit-il véritablement d'un dialogue ?
L'indiquent de façon apparente :
Le titre du poème qui connote une situation de parole
les tirets marqueurs de prise de parole
les changements de strophe à chaque nouvelle question ou réponse
Invitent à remettre en question cette apparence :
l'identité des interlocuteurs
leur anonymat. Le mot Monsieur renvoie à un titre respectueux donné à un homme, mais ce n'est pas un patronyme qui permette de l'identifier !
l'effet-miroir qui s'en dégage, déjà inclus dans le titre, lequel met ainsi en valeur son mot-clé central : interroge, qui pourrait bien être une piste de lecture : ce poème est une interrogation plus qu'un véritable dialogue
2. En quoi est-ce un dialogue philosophique ?
>Un dialogue apparemment ordinaire
le vocabulaire en est à la fois concret et familier : chapeau, tête, habit, corps, gens, arbre, plaine, têtes, yeux, nuit, astres, cris, rire et pleurer, dents, océan, acte, parler, entendre, répondre, images : c'est apparemment un vocabulaire qui n'a rien à voir avec la spéculation intellectuelle, son abstraction ou ses modes d'expression.
Pas de « démonstration » ou argumentation ici
>Un questionnement troublant (dont le registre évolue)
relève apparemment du burlesque : l'homme sans tête et sans corps, réduit à une parole « une voix sans personne », fait penser aux gags possibles de l'homme invisible.
Relève d'un autre registre : pleure, souffre, mordent, férocité, tonnerre qui rime avec guerre, et le final « se meurt » : on a affaire à une « couleur » plus noire, inquiétante ou pessimiste, peut-être pas loin du registre tragique
Ce qui suggère également une sorte d'inquiétude qui touche au métaphysique, c'est l'insistance sur les formes de la négation :
n' ai pas/ ne plus/ ne rien/ sans, ni/ ne plus personne...
>Une stratégie de dévoilement du monde tel qu'il est :
la succession des questions réponses et la répétition des tournures négatives renvoient à une sorte de contestation des apparences qui est bel et bien dans l'esprit de la remise en cause philosophique du monde sensible, depuis Platon : le dialogue construit deux personnages : l'un qui s'étonne de ce qu'il perçoit, l'autre qui dément ses perceptions.
Visuelle : chapeau, corps,
du mouvement : s'avancer, déplacement d'air et d'astres
des sonorités : cris, rire pleurer, roulements de tambour et de tonnerre
de la communication: parler, entendre répondre, interroger
des êtres : des gens (des arbres) on (dents de l'océan) personne (choses)
>La remise en cause progressive de tous les éléments constitutifs du monde :
l'apparence sensible des corps, le sentiment d'appartenir à une communauté humaine (5), l'au-delà métaphysique avec l'image des yeux dans la nuit, les émotions gaies ou tristes, la matière, la communication, l'espace.. en particulier la fin, fait passer dans un type de perception du cosmos qui est celle d'une fin des temps (l'espace se meurt) où l'espace n'est plus qu'un souvenir articulé à l'imparfait (le seul du texte)
ce qui contribue au malaise que suggère cet effacement de tout, c'est la rupture entre les marques de la présence :
présent de l'indicatif
dominante parmi les déterminants de ceux qui renvoient à des éléments présents dans la situation d'énonciation : les adjectifs démonstratifs (déictiques) cet (habit), ces (gens), et pronom démonstratif (ceci, cela) qui sont en grand nombre dans les paroles des deux « Monsieur »
et inversement le grand nombre de dénégations de la présence (voir + haut)
... ce qui explique que graduellement s'installent dans les répliques du premier « Monsieur » des verbes « modalisateurs » qui expriment le doute sur les perceptions :
« qui semblent attendre »
« on dirait » (x 4 en 9) puis 1 en 11
et que le premier Monsieur en vienne à « soudain » (x2) s'étonner : ce qui est le début de la philosophie... et la perception d'un monde contradictoire « et pourtant » (13)
c'est enfin la suggestion d'un monde de l'invisible, des sortes d'âmes flottantes qui sont potentielles (14) dont le désir exprimé au conditionnel présent demeure sans accomplissement
Bilan ?
Nous avons peut-être affaire à un dialogue réflexif entre soi et soi qui vise à mettre en situation de parole une inquiétude métaphysique qui se généralise. Cette expérience de la remise en cause est donnée à partager par le dialogue entre des locuteurs anonymes et un vocabulaire commun à tous les lecteurs.
Autres pistes à explorer :
Ce qu'apporte la forme poétique du texte (versification, échos sonores, images, réitérations, disposition strophique, régularité métrique...) à ce dialogue particulier
gradation et progression dans le texte (vocabulaire, registres, thèmes...)
Vaucanson >Pages de lettres >Bazabac > Tardieu > Le poème au format .pdf > Autre poème de Tardieu commenté