Le pauvre poète jeta les yeux autour de lui. Il était en effet dans cette redoutable Cour des Miracles, où jamais honnête homme n'avait pénétré à pareille heure; cercle magique où les officiers du Châtelet et les sergents de la prévôté qui s'y aventuraient disparaissaient en miettes; cité des voleurs, hideuse verrue à la face de Paris; égout d'où s'échappait chaque matin, et où revenait croupir chaque nuit ce ruisseau de vices, de mendicité et de vagabondage toujours débordé dans les rues des capitales; ruche monstrueuse où rentraient le soir avec leur butin tous les frelons de l'ordre social; hôpital menteur où le bohémien, le moine défroqué, l'écolier perdu, les vauriens de toutes les nations, espagnols, italiens, allemands, de toutes les religions, juifs, chrétiens, mahométans, idolâtres, couverts de plaies fardées, mendiants le jour, se transfiguraient la nuit en brigands; immense vestiaire, en un mot, où s'habillaient et se déshabillaient à cette époque tous les acteurs de cette comédie éternelle que le vol, la prostitution et le meurtre jouent sur le pavé de Paris.

C'était une vaste place, irrégulière et mal pavée, comme toutes les places de Paris alors. Des feux, autour desquels fourmillaient des groupes étranges, y brillaient çà et là. Tout cela allait, venait, criait. On entendait des rires aigus, des vagissements d'enfants, des voix de femmes. Les mains, les têtes de cette foule, noires sur le fond lumineux, y découpaient mille gestes bizarres. Par moments, sur le sol, où tremblait la clarté des feux, mêlée à de grandes ombres indéfinies, on pouvait voir passer un chien qui ressemblait à un homme, un homme qui ressemblait à un chien. Les limites des races et des espèces semblaient s'effacer dans cette cité comme dans un pandémonium. Hommes, femmes, bêtes, âge, sexe, santé, maladie, tout semblait être en commun parmi ce peuple; tout allait ensemble, mêlé, confondu, superposé; chacun y participait de tout.

Le rayonnement chancelant et pauvre des feux permettait à Gringoire de distinguer, à travers son trouble, tout à l'entour de l'immense place, un hideux encadrement de vieilles maisons dont les façades vermoulues, ratatinées, rabougries, percées chacune d'une ou deux lucarnes éclairées, lui semblaient dans l'ombre d'énormes têtes de vieilles femmes, rangées en cercle, monstrueuses et rechignées, qui regardaient le sabbat en clignant des yeux.

C'était comme un nouveau monde, inconnu, inouï, difforme, reptile, fourmillant, fantastique

Victor HUGO Notre-Dame de Paris (1831)             RETOUR


plan possible pour le commentaire

A. Un tableau pittoresque

1. Le décor

- texte descriptif (impft, 0 connecteur de tps, suspension action)

- immensité

- originalité

- colorisation par images

2. Les habitants de la Cour des Miracles

- nombre

- diversité

- étrangeté

- exotisme médiéval

B. Un monde à part

1. En marge de la loi et de la morale

- champ lexical de la délinquance et de la chute morale

2. La confusion générale

- mélange des races, religions et limites des espèces

3. Fascination ou répulsion ?

- fascination traduite par recours aux hyperboles

- répulsion traduite par le voc de la condamnation morale

- esthétique hugolienne de mélange du hideux et du sublime

C. Une vision fantastique

1. passage du réel au surnaturel

- le changement de point de vue (par 1 et 2)

- les modalisations

2. un monde "infernal"

- champ lexical du diabolique

- connotations

3. Intentions symboliques de Hugo ?

- présent de vérité générale

 

 

Introduction et première partie rédigées :

 

Lorsque Victor Hugo rédige Notre-Dame de Paris en 1831, il situe l'intrigue de son roman dans le Paris du XVème siècle, exploitant le goût de son temps pour le Moyen Age. par son imagination, il fait revivre ce cadre historique de façon saisissante, avec sa foule grouillante et inquiétante.

C'est le cas particulièrement dans ce passage, où le poète Gringoire, qui s'est égaré, découvre la Cour des miracles. La description du lieu et de ses habitants, très haute en couleurs, offre un tableau pittoresque, mais fait aussi basculer le lecteur dans un monde fantastique, et Hugo fait appel à son art de poète romantique pour suggérer que la Cour des miracles est bien un monde à part.

 

Manifestement, Victor Hugo a voulu offrir ici aux lecteurs un "morceau de bravoure", et c'est pourquoi il "suspend" l'action totalement : Gringoire, le personnage principal du récit, n'est sujet d'aucun verbe d'action et se contente de percevoir. Le choix de l'imparfait descriptif comme temps verbal presque exclusif confirme le choix opéré par Hugo : peindre la Cour des Miracles dans un texte descriptif attrayant.

Deux sujets sont ainsi mis en valeur de façon étroitement associée : le lieu même et ses occupants.

La Cour des Miracles est un lieu caractérisé par des adjectifs qui indiquent ses dimensions inhabituelles : "immense" (l.8), "vaste place" (l.10), "immense place" (l.19). Son extension du reste fait d'une simple place une "cité" (l.3 et 15), et même "un monde" à la dernière ligne. C'est donc un lieu hors-gabarit qui suscite la curiosité du lecteur. De plus, c'est un endroit original, unique en son genre, qu'une cascade d'images met en valeur au premier paragraphe. Chacun des groupes nominaux qui évoquent la Cour des Miracles est complété par une relative introduite par "où" qui file la métaphore et donne en quelque sorte toute sa couleur au tableau ; c'est ainsi que la Cour des Miracles est successivement "cercle magique", "cité des voleurs", "hideuse verrue", "égout", "ruche monstrueuse", "hôpital menteur", "immense vestiaire"...

Mais, plus encore que la "redoutable" place et son "hideux encadrement", c'est la population très particulière qui s'y trouve qui anime le tableau. Pour la décrire, le narrateur emploie les marques de la multiplicité, comme on le perçoit par l'abondance des noms aux pluriel : "tous les frelons", "toutes les religions", "tous les acteurs", "des rires", "des vagissements", "des voix", etc. Cependant, simultanément, l'auteur utilise des mots qui qualifient les occupants de la Cour des Miracles sous une forme collective : "Tout cela"(l.11), "ce peuple", "cette foule", "tout",... Cette association de l'un et du multiple relève d'un souci esthétique ; il s'agit en effet pour Hugo de donner vie à la description. C'est l'objet à décrire qui est lui-même contradictoire : les truands sont à la fois divers et rassemblés en un lieu, unis par leur marginalité en dépit de leurs singularités.

Enfin, l'auteur veille à flatter le goût du Moyen-Age qui était à la mode au début du siècle dernier, il utilise donc quelques mots comme "sergents de la prévôté", "écolier" (dans son sens vieilli d'étudiant), pour faire "médiéval", "exotique" aux yeux du lecteur de 1831. Dans le même ordre d'idées, le choix d'une architecture marquée par la vétusté, sensible dans les adjectifs "vieilles" et "vermoulues" qui qualifient les maisons, semble destiné à fournir au lecteur une image conforme à celle qu'il se fait du Moyen-Age.

Cette description minutieuse qui privilégie les images, les lieux et les personnages originaux, destinée à séduire le lecteur par sa "couleur" médiévale, constitue donc à un premier niveau de lecture une évocation pittoresque. Ce n'est pourtant pas à cet aspect que se limite l'intérêt du texte : Hugo y dépasse le prétexte réaliste pour nous conduire à une véritable vision fantastique.

 

 

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