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Pendant les dix mois où j'ai écrit, je rêvais d'elle presque toutes les nuits. Une fois, j'étais couchée au milieu d'une rivière, entre deux eaux. De mon ventre, de mon sexe à nouveau lisse comme celui d'une petite fille partaient des plantes en filaments, qui flottaient, molles. Ce n'était pas seulement mon sexe, c'était aussi celui de ma mère.
Par moments, il me semble que je suis dans le temps où elle vivait encore à la maison, avant son départ pour l'hôpital. Fugitivement, tout en ayant clairement conscience de sa mort, je m'attends à la voir descendre l'escalier, s'installer avec sa boîte à couture dans la salle de séjour. Cette sensation, dans laquelle la présence illusoire de ma mère est plus forte que son absence réelle et sans doute la première forme de l'oubli.
J'ai relu les premières pages de ce livre. Stupeur de m'apercevoir que je ne me souvenais déjà plus de certains détails, l'employé de la morgue en train de téléphoner pendant que nous attendions, l'inscription au goudron sur le mur du supermarché.
Il y a quelques semaines, l'une de mes tantes m'a dit que ma mère et mon père, au début où ils se fréquentaient, avaient rendez-vous dans les cabinets, à l'usine. Maintenant que ma mère est morte, je voudrais n'apprendre rien de plus sur elle que ce que j'ai su pendant qu'elle vivait. Son image tend à redevenir celle que je m'imagine avoir eue d'elle dans ma petite enfance, une ombre large et blanche au-dessus de moi.
Elle est morte huit jours avant Simone de Beauvoir. Elle aimait donner à tous, plus que de recevoir. Est-ce qu'écrire n'est pas une façon de donner.
Ceci n'est pas une biographie, ni un roman naturellement, peut-être quelque chose entre la littérature, la sociologie et l'histoire. Il fallait que ma mère, née dans un milieu dominé, dont elle a voulu sortir, devienne histoire, pour que je me sente moins seule et factice dans le monde dominant des mots et des idées où, selon son désir, je suis passée.
Je n'entendrai plus sa voix. C'est elle, et ses paroles, ses mains, ses gestes, sa manière de vivre et de marcher, qui unissaient la femme que je suis à l'enfant que j'ai été. J'ai perdu le dernier lien avec le monde dont je suis issue.
dimanche 20 avril 86-26 février 87
Annie ERNAUX Une femme (1987) |