Cette adolescence niçoise, Romain Gary la racontera un jour, à grands traits imprécis, dans le roman qui passe pour le plus autobiographique de son oeuvre, La Promesse de l'aube, où sous le masque de l'écrivain reconnu et fêté, perceront encore toutes les tendresses et les blessures du jeune homme d'autrefois. Pourtant on y chercherait en vain les détails rigoureux d'une biographie. C'est l'atmosphère de Nice avec ses tentations et ses misères, qui est décrite. C'est surtout l'amour d'une mère et d'un fils, amour possessif et exigeant, qui est au centre de cette histoire, tracée par une plume très pudique et en quelques épisodes choisis.

Nina Kacew y apparaîtra avec ses yeux verts, son diabète et son manteau gris, mais Romain ne donnera d'elle aucun portrait véritable, à part cette silhouette un peu floue, délicieusement émouvante. Il n'évoquera pas du tout sa vie au lycée, ses tableaux d'honneur ni ses prix de français. Il ne citera pas le nom de ses anciens camarades. Dans sa narration pittoresque, il a toujours gardé un certain recul, par rapport aux événements qu'il a pu vivre, et volontairement sans doute un certain vague sur son passé.

Il faudra donc avoir recours aux témoins de son adolescence -aux amis de classe comme Pierre Darmon, Sacha Kardo-Sessoëff, aux amis les plus proches, Sylvia et René Agid, ou au voisinage, aux commerçants de la Buffa ou aux propiétaires, par exemple du café Washington - pour reconstituer le puzzle de ses souvenirs éclatés. L'Hôtel Mermonts, aujourd'hui, a gardé sa façade, mais il n'est plus un hôtel et le jardin a disparu. Le marché de la Buffa n'a pas du tout changé, bien que la jeune génération ne s'y souvienne plus guère de Madame Kacew ni de son fils. Le Club du Parc Impérial ou l'hôtel Royal sont toujours à leur place. Et les archives du lycée Masséna ont bien conservé la trace de Romain Kacew, de ses tableaux d'honneur, de ses prix de Français.

Selon tous les témoins, dans ce roman de sa vie, Gary n'aura pas trahi, ni menti. Mais il aura enveloppé dans une brume poétique une adolescence finalement austère -vouée à l'étude et au rêve - , sorte de coquille qu'il va briser un jour, pour réaliser un à un presque tous les projets un peu fous que sa mère construisait pour lui.

[...]

Dans la Promesse de l'aube qui raconte son enfance, Romain Gary n'évoque ni la Révolution russe -le mot n'apparaît pas-ni la guerre mondiale. Il ne dit rien de la misère de Wilno, rien de l'antisémitisme et rien de la peur. Il peint un enfant rieur, au milieu de gamins complices, rubiconds, farceurs. Il décrit les gâteaux du pâtissier Michka et les robes de belles bourgeoises, clientes de sa mère. Il raconte ses randonnées dans la ville sur une bicyclette flambant neuve, et énumère ses précepteurs -de diction, de calligraphie, de danse, d'escrime, de chant, de tir au pistolet...- au nombre digne de l'éducation d'un tsarévitch.

Ment-il ? Et pourquoi ? A le lire, on pourrait croire que Wilno est un havre, où un gosse émigré, sans fortune, a pu vivre des années en paix, alors que la guerre faisait rage, que la Révolution approche, et que Wilno crève de faim.

[...]

Dans le récit de sa vie, il escamotera toujours le malheur, traitant avec humour les tragédies de la famille, voilant le mal et l'horreur. Ainsi ne dit-il pas un mot de l'antisémitisme des Polonais, qui fait rage dans son collège comme dans toutes les écoles et les universités de Varsovie, où son nom lui vaut a priori le mépris et la haine.

[...]

Sur son passé, il n'a pas menti. Il n'a rien inventé. Il a plutôt travesti une vérité trop sordide, trop laide et qui l'a fait souffrir. Il enjolive quand il raconte, il poudre, il farde, il paillette sa vie. Moins mythomane que magicien dans sa manière de tout enchanter, poétiquement.[...]

Pareillement mystérieux, profondément caché, le passé de Romain Gary pose une énigme que ses oeuvres les plus autobiographiques réussiront à enfouir plus profond encore, la recouvrant de demi-vérités ou de demi-mensonges, l'habillant de lumières, en trompe l'oeil.

[...] tout un jeu subtil pour camoufler la vérité, sans trop la trahir, pour retaper son passé, sans pour autant renier une fidélité essentielle à ses souvenirs d'enfant.

  

Dominique BONA Romain Gary (Mercure de France, 1987)

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