Dom
Juan, ou Le Festin de Pierre de MOLIERE (1665) (voir le commentaire)
(Dom
Juan a séduit successivement deux paysannes et se trouve maintenant en
présence de l’une et de l’autre)
Acte II, Scène 4 DON JUAN, SGANARELLE, CHARLOTTE, MATHURINE.
SGANARELLE, apercevant Mathurine: Ah! ah!
MATHURINE, à Don Juan: Monsieur, que faites-vous donc là avec Charlotte? Est-ce que vous lui parlez d'amour aussi?
DON JUAN, bas à Mathurine: Non, au contraire, c'est elle qui me témoignait une envie d'être ma femme, et je lui répondais que j'étais engagé à vous.
CHARLOTTE, à Don Juan: Qu'est-ce que c'est donc que vous veut Mathurine?
DON JUAN, bas, à Charlotte: Elle est jalouse de me voir vous parler, et voudrait bien que je l'épousasse; mais je lui dis que c'est vous que je veux.
MATHURINE: Quoi? Charlotte...
DON JUAN, bas, à Mathurine: Tout ce que vous lui direz sera inutile; elle s'est mis cela dans la tête.
CHARLOTTE: Quement donc! Mathurine...
DON JUAN, bas, à Charlotte: C'est en vain que vous lui parlerez; vous ne lui ôterez point cette fantaisie.
MATHURINE: Est-ce que...?
DON JUAN, bas, à Mathurine: Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison.
CHARLOTTE: Je voudrais...
DON JUAN, bas, à Charlotte: Elle est obstinée comme tous les diables.
MATHURINE: Vramant.
DON JUAN, bas, à Mathurine: Ne lui dites rien, c'est une folle.
CHARLOTTE: Je pense...
DON JUAN, bas, à Charlotte: Laissez-la là, c'est une extravagante.
MATHURINE: Non, non: il faut que je lui parle.
CHARLOTTE: Je veux voir un peu ses raisons.
MATHURINE: Quoi?
DON JUAN, bas, à Mathurine: Je gage qu'elle va vous dire que je lui ai promis de l'épouser.
CHARLOTTE: Je...
DON JUAN, bas, à Charlotte: Gageons qu'elle vous soutiendra que je lui ai donné parole de la prendre pour femme.
MATHURINE: Holà! Charlotte, ça n'est pas bien de courir sur le marché des autres.
CHARLOTTE: Ça n'est pas honnête, Mathurine, d'être jalouse que Monsieur me parle.
MATHURINE: C'est moi que Monsieur a vue la première.
CHARLOTTE: S'il vous a vue la première, il m'a vue la seconde, et m'a promis de m'épouser.
DON JUAN, bas, à Mathurine: Eh bien! que vous ai-je dit?
MATHURINE: Je vous baise les mains, c'est moi, et non pas vous, qu'il a promis d'épouser.
DON JUAN, bas, à Charlotte: N'ai-je pas deviné?
CHARLOTTE: A d'autres, je vous prie; c'est moi, vous dis-je.
MATHURINE: Vous vous moquez des gens; c'est moi, encore un coup.
CHARLOTTE: Le vlà qui est pour le dire, si je n'ai pas raison.
MATHURINE: Le vlà qui est pour me démentir, si je ne dis pas vrai.
CHARLOTTE: Est-ce, Monsieur, que vous lui avez promis de l'épouser?
DON JUAN, bas, à Charlotte: Vous vous raillez de moi.
MATHURINE: Est-il vrai, Monsieur, que vous lui avez donné parole d'être son mari?
DON JUAN, bas, à Mathurine: Pouvez-vous avoir cette pensée?
CHARLOTTE: Vous voyez qu'al le soutient.
DON JUAN, bas, à Charlotte: Laissez-la faire.
MATHURINE: Vous êtes témoin comme al l'assure.
DON JUAN, bas, à Mathurine: Laissez-la dire.
CHARLOTTE: Non, non: il faut savoir la vérité.
MATHURINE: Il est question de juger ça.
CHARLOTTE: Oui, Mathurine, je veux que Monsieur vous montre votre bec jaune.
MATHURINE: Oui, Charlotte, je veux que Monsieur vous rende un peu camuse.
CHARLOTTE: Monsieur, vuidez la querelle, s'il vous plaît.
MATHURINE: Mettez-nous d'accord, Monsieur.
CHARLOTTE, à Mathurine: Vous allez voir.
MATHURINE, à Charlotte: Vous allez voir vous-même.
CHARLOTTE, à Don Juan: Dites.
MATHURINE, à Don Juan: Parlez.
DON JUAN, embarrassé, leur dit à toutes deux: Que voulez-vous que je dise? Vous soutenez également toutes deux que je vous ai promis de vous prendre pour femmes. Est-ce que chacune de vous ne sait pas ce qui en est, sans qu'il soit nécessaire que je m'explique davantage? Pourquoi m'obliger là-dessus à des redites? Celle à qui j'ai promis effectivement n'a-t-elle pas en elle-même de quoi se moquer des discours de l'autre, et doit-elle se mettre en peine, pourvu que j'accomplisse ma promesse? Tous les discours n'avancent point les choses; il faut faire et non pas dire, et les effets décident mieux que les paroles. Aussi n'est-ce rien que par là que je vous veux mettre d'accord, et l'on verra, quand je me marierai, laquelle des deux a mon cœur. (Bas, à Mathurine.) Laissez-lui croire ce qu'elle voudra. (Bas, à Charlotte.) Laissez-la se flatter dans son imagination. (Bas, à Mathurine.) Je vous adore. (Bas, à Charlotte.) Je suis tout à vous. (Bas, à Mathurine.) Tous les visages sont laids auprès du vôtre. (Bas, à Charlotte.) On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue. J'ai un petit ordre à donner; je viens vous retrouver dans un quart d'heure.
CHARLOTTE, à Mathurine: Je suis celle qu'il aime, au moins.
MATHURINE: C'est moi qu'il
épousera.
Placé
dans une situation délicate qui pourrait tourner à sa confusion, c’est en
véritable stratège qu’opère ici Dom Juan. Il utilise un certain nombre de
procédés qui témoignent de sa maîtrise virtuose, autant dans la
distribution et la mise en scène de la parole, que dans le lexique et l’argumentation.
Il
est d’abord le maître des échanges dialogués, dans la mesure où il
empêche longtemps chacune des paysannes de répondre : « tout ce
que vous lui direz sera inutile », dit-il à l’une, « c’est en
vain que vous lui parlerez », réplique-t-il à l’autre. Dans le même
but, il anticipe sur les réponses supposées de chacune en employant le
futur : « elle vous soutiendra que… » ou le futur
proche : « elle va vous dire que… ». De plus, il emploie
fréquemment l’impératif dans cet échange : « ne lui dites
rien », « laissez-la », « laissez-la faire »,
« laissez-la dire », « laissez-lui croire »,
« laissez-la se flatter »… autant de tournures par lesquelles il
tente avec succès d’imposer une ligne directrice à chaque paysanne.
Cependant,
lorsque les paroles de l’une et l’autre s’échangent malgré tout, il
tend à leur imposer son interprétation par des questions rhétoriques au
passé composé : « que vous ai-je dit ?», « n’ai-je
pas deviné ? ». Il suggère qu’il avait raison, que sa
« prédiction » s’est réalisée, empêchant ainsi la vérité
de se manifester dans la confrontation.
Il
s’assure donc, du moins dans la première partie de la scène, la maîtrise
de la distribution de la parole et de son interprétation. Mais il s’impose
également dans ce qu’on pourrait appeler la « mise en scène »
de la parole.
On
le remarque aisément à la lecture, la mécanique des répliques « à
part » en alternance est véritablement étourdissante, comme en
témoignent les multiples didascalies « bas, à Charlotte » et
« bas, à Mathurine ». On peut supposer que pour le spectateur, c’est
presque physiquement qu’il s’interpose entre l’une et l’autre,
peut-être en se tournant de part et d’autre.
Mais
c’est aussi par le fond même de ses propos qu’il se tire d’un mauvais
pas. Son lexique est en effet celui de la galanterie la plus conventionnelle,
mais sans doute bien suffisante, dans son esprit, pour de simples
paysannes : « Tous les visages sont laids auprès du
vôtre », « on ne peut plus souffrir les autres quand on vous a
vue », « je suis tout à vous », « je vous
adore » sont les répliques qu’il distribue avec un constant souci de
l’équilibre.
Il faut cependant noter que si le sens de ses déclarations est le même pour chacune, les termes choisis varient notablement ; le champ lexical du mariage, par exemple, qui est au cœur du débat, est comme décliné par Dom Juan: « une envie d’être ma femme », « j’étais engagé », « que je l’épousasse », « c’est vous que je veux », « je lui ai promis de l’épouser », « la prendre pour femme », « quand je me marierai »… De même, Dom Juan calomnie et discrédite symétriquement chacune aux yeux de l’autre, mais avec des termes différents : « c’est une folle », « c’est une extravagante », « il n’y a pas moyen de lui faire entendre raison », « elle est obstinée comme tous les diables ». Là où un séducteur moins habile se contenterait de la pure répétition, Dom juan déploie ici la richesse de son vocabulaire, de façon quasi gratuite, puisque chacune est censée ne pas entendre ce qui est destiné à l’autre…
La
variété lexicale est accompagnée de la variété syntaxique, car jamais Dom
Juan ne répète deux fois la même tournure en changeant de
destinataire : ainsi par exemple, à « tout ce que vous lui direz
sera inutile » répond en écho « c’est en vain que vous lui
parlerez ». Ces variations dans la logique répétitive de l’alternance
assurent une certaine dynamique et un intérêt à l’échange, tout en
mettant bien sûr Dom juan d’autant plus en valeur.
C’est
également avec la maîtrise du discours que Dom Juan s’impose ici, lorsque
dans sa tirade finale, il s’adresse aux deux femmes ensemble et non plus
séparément. Loin de lever le quiproquo volontairement suscité dans la
première partie, il le prolonge par un discours ambivalent. Chacune des
malheureuse naïves peut en effet interpréter les propos du seigneur Dom Juan
en sa faveur.
Pour
maintenir son « double jeu », il procède par une suite de quatre
questions rhétoriques, qui équivalent on le sait à autant d’affirmations.
Dans l’énonciation, il utilise des termes à valeur indéfinie :
« chacune…sait », « celle à qui… », « l’autre »,
« toutes deux », « laquelle des deux ». Quant au
« vous » qu’il emploie, c’est celui du pluriel maintenant, et
non plus le « vous » galant de la première partie.
Il
atteint du reste ici le comble de l’habileté et du cynisme lorsqu’il
prétend critiquer les faiseurs de beaux discours dans une formule au
présent de vérité générale qui revêt ainsi une valeur incontestable et
éternelle : « tous les discours n’avancent point les choses »…
alors qu’il vient précisément de se révéler un maître du
discours ! Il utilise le même style gnomique dans la formule « il
faut faire et non pas dire », mais c’est par un usage prudent du futur
qu’il place ses propres actes dans un avenir mal précisé : « on
verra, quand je me marierai… »
Au
terme de cette stratégie concertée, peut-on dire que Dom Juan
triomphe ? Pas véritablement, si l’on en croit l’adjectif
« embarrassé » de la didascalie en tête de sa dernière tirade.
On peut aussi observer qu’il trouve finalement « le salut dans la
fuite », puisqu’il quitte les femmes sous un prétexte qui connote son
prestige nobiliaire : « un ordre à donner ». Cependant, les
dernières répliques de notre extrait montrent qu’il a réussi à berner
jusqu’au bout les deux paysannes : aucune ne semble animée du moindre
doute.
Le
tour de force de Dom juan, qui donne à cette scène sa dynamique, consiste
justement dans cette prolongation invraisemblable du quiproquo
« orchestré ». Il est toutefois juste de préciser que la nature
particulière des paysannes se prête à cette « démonstration »
du séducteur. Ce qui nous invite à examiner en quoi leur présence et leur
langage contribuent au registre comique de la scène.