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La larme Le regard vide, la tête tournée vers la vitre du train, M. Leclerc observait les paysages et les personnes. M. Leclerc était comptable pour une grosse entreprise. C'était un bon comptable, sérieux. Il refaisait tous les calculs deux fois pour être bien sûr de ne jamais se tromper. Il savait qu'une seule erreur pourrait le faire renvoyer. Pourtant ce soir-là, en rentrant il n'avait pas pris sa voiture. Il s'était dit qu'il était trop fatigué pour conduire et il avait préféré le train. Il savait que le train ferait un grand détour et que le trajet serait plus long mais il ne voulait pas rentrer chez lui. En face, une belle femme avec de longs cheveux noirs lisait le journal. Pendant un instant, il voulut entamer une discussion avec elle, mais au moment où il ouvrit la bouche, il s'aperçut qu'elle portait une bague de fiançailles et il pensa à sa propre femme. M. Leclerc était marié depuis neuf ans et il savait que sa femme avait dû faire du saumon, le mardi elle prépare toujours du saumon. Il savait que passée la porte de sa maison, ses deux filles seraient couchées et que sa femme le sermonnerait sur l'heure tardive à laquelle il rentrait et sûrement sur l'absence de sa voiture. Il savait aussi qu'une fois le dîner avalé, il regarderait les infos et qu'ensuite il irait se coucher. Il savait comment toutes ses journées se dérouleraient avant même de sortir de son lit le matin. Il le savait car toute sa vie n'était que répétition jour après jour des mêmes événements. Sa vie , pensa-t-il, était monotone depuis bien trop lontemps. En regardant par la fenêtre, bien plus qu'un paysage, il voyait des lieux qu'il ne visiterait sans doute jamais. Il voyait des couples s'embrasser sur les quais de gare et il les enviait. A cet instant, il aurait tout donné pour que ce train l'emmène loin, très loin... Cela faisait maintenant quarante-cinq minutes qu'il était dans le train et la voix du conducteur retentit dans l'habitacle pour annoncer leur arrivée à Saint-Sébastien. Il se leva, regarda la femme devant lui une dernière fois et traversa l'étroit couloir puis attendit devant la porte que le train s'arrête. Au moment de passer la porte, sur son visage livide, il ne s'aperçut pas qu'une larme lui coulait sur la joue. I39 | |