CADAVRE EN EAUX TROUBLES
Par Marc Poupi
On commençait à distinguer à l'horizon le soleil qui se levait d'une teinte orangée des plus pures, et plus bas, les eaux troubles qui commençaient à sortir de l'obscurité de la nuit.
Chaque jour, M. Bovenet, boulanger de qualité, ouvrait la porte de son petit commerce en commençant par lever la grille métallique de protection et prenait une bonne bouffée d'air frais. Grâce à son instinct, il pouvait sentir le temps qu'il allait faire et décider d'abaisser la banne en fonction de la météo qu'il prévoyait.
Comme chaque matin vers huit heures moins vingt, Mme Martinez venait acheter son pain bien chaud et deux ou trois croissants selon son humeur, elle en profitait pour raconter les derniers ragots du quartier. Le fils Colbert âgé d'une vingtaine d'années arriva peu de temps après, prit une baguette et deux pains au chocolat pour sa fiancée Pauline.
Après de nombreux clients, Patricia, sa femme, qui contrairement à lui se levait plus tard vint le remplacer pour qu'il puisse faire sa promenade quotidienne. Après un tendre baiser à son épouse, il enfila son blouson en cuir, mit ses chaussures soigneusement cirées, sa casquette sur la tête, ouvrit la porte et après une grande inspiration, partit en balade. Celle -ci consistait à descendre la Tranchée afin de rejoindre La Loire. Il descendait tranquillement, jetant des regards à droite et à gauche sur les commerces des alentours. Tout à coup, il s'arrêta net car il venait d'apercevoir sur le côté droit de la chaussée… un timbre. Philatéliste depuis ses quatorze ans, il remarqua avec ses " yeux de lynx " qu'il ne le possédait pas dans sa collection. Donc, discrètement, il se baissa, récupéra son trésor et le glissa avec précaution dans son portefeuille situé dans sa poche intérieure gauche. Une journée qui commençait bien pour lui, c'était son jour de chance, il reprit sa promenade et heureux de sa trouvaille, se mit à siffler de joie.
Arrivé en bas de l'avenue, il descendit les escaliers qui mènent aux rives de la Loire, et il entendit une voix s'écriant : " Henri, Henri Bovenet ! ". Il s'arrêta net, se retourna et vit sur une barque à quai, un homme qu'il ne reconnaissait pas. Après quelques secondes, il se rendit compte que cet individu n'était qu'autre que Marcel Lommier, son meilleur ami d'enfance. C'était vraiment une belle journée ! Il le rejoignit, et ils fêtèrent leurs retrouvailles en se serrant l'un contre l'autre de toute leur force.
En regardant sa montre, Henri se rendit compte qu'il lui restait trois heures devant lui. Il décida donc de les passer avec Marcel. Ils montèrent dans l'embarcation et se mirent à pêcher. Après quelques minutes, la situation dégénérait avec un concours du plus long lancé, une compétition pour attraper une chaussette qui flottait sur l'eau, comme si les deux hommes étaient redevenus des gamins. Toutes ces activités étaient interrompues par des blagues et des tapes dans le dos. De temps en temps, par un miracle ou une chance extraordinaire, ils réussissaient à attraper un goujon ou un gardon qui était affamé pour mordre à de tels hameçons. A la fin de ce petit délire, les lignes des cannes à pêche étaient tellement emmêlées qu'elles étaient irrécupérables.
Déjà midi moins dix, il était temps pour Henri de retourner à la boutique. Il avait juste le temps de remonter tranquillement la Tranchée. Il informa son vieux copain qu'il devait rentrer chez lui. Alors Marcel empoigna les rames pour revenir vers la rive. En descendant du bateau, quelque chose attira son regard. Cette horrible vision le cloua au sol, il avertit son ami qui eu la même réaction. Un bras flottait sur l'eau. Et en levant les yeux, ils crièrent en découvrant un corps en décomposition accroché à une branche d'arbre...