« C'était lourd et pas facile. J'avais déjà eu du mal à sortir le cadavre du coffre, mais maintenant avec la vase ou je m'enfonçais à mi-jambes, cela devenait franchement pénible. Et puis la nuit commençait à tomber. Je suis remontée dans la voiture, ai mis le contact et suis repartie. »
C'était les aveux de Sophie. Sophie est une sdf, installée sous le pont Napoléon avec une tente de couleur verte. Dans ce petit village sans histoire du nom de Caillac en Gironde, avec ses 150 habitants, les seules occupations appréciées par la population sont le loto du samedi, les enterrements le dimanche et les séries américaines diffusées pendant la semaine.
Les autres sdf ont tout de suite compris qu'il ne fallait pas lui poser de question. Sophie avait un seul ami d'un prénom peu ordinaire : Clodion. Un gros, barbu, les cheveux noirs, avec un tee-shirt blanc, un bob bleu et une paire de lunettes des années 60. Tous les matins il lui apportait le journal local qu'il posait devant la fermeture éclair de sa tente.
Le soleil commençait à se lever lorsque la gendarmerie est venue la chercher. Rien de très spectaculaire, juste un fourgon bleu et deux gendarmes. Elle n'offrit aucune résistance, bien mieux elle présenta ses poignets afin que l'on lui passe les menottes. Lorsqu'un des deux gendarmes entra dans la tente, il trouva une carte postale avec au premier plan l'arrière d'une barque, une ancre et une corde entremêlées, au second plan la Gironde puis la rive. Le fourgon de la gendarmerie repartit, toute la population du village sortit sur le pas de sa porte, pour voir passer devant eux le fourgon bleu comme un char pour le carnaval. Puis la vie monotone du village reprit.
Sophie était une habituée de la prison de Meumenzon, mais c'était d'habitude pour des délits mineurs : vol de poules ou tapage nocturne. Cette fois-ci c'était pour un meurtre. ! Pendant tout le voyage elle resta immobile et muette. Le soleil s'était couché lorsqu'elle entra dans sa cellule. Elle attendait sur son lit que le temps passe. Lorsque moi, inspecteur Leclaire , je suis entré dans la prison pour voir Sophie et lui poser quelques questions, c'était ma plus grosse affaire en 25ans de métier. J'étais sûr qu'elle était innocente, c'était mon instinct de flic qui me le disait.
Il était près de 10 heures quand je suis reparti dans ma R5 sur les routes perdues pour renter chez-moi. J'habite dans une maison de village juste en face du bar Popaul. A peine arrivé je me suis couché tout habillé.
Il est 6 heures mon réveil sonne, ma tête est brouillée par l'affaire de la veille. A 6h30 je pars au bar d'en face chez Popaul avec les habitués, je bois mon café en vitesse et monte dans ma R5. 7h30, j'arrive au commissariat de police, la secrétaire me donne mon second café de la matinée. Je prends la voiture pour aller au marais voir s'il n'y a pas un indice qui traîne. Je suis descendu depuis environ une demi-heure lorsque je vois dans les roseaux un morceau de tissu de couleur bleue. Je reprends vite la voiture pour aller voir Sophie, lui demander son manteau, voir s'il n'y a pas de déchirure.
Et le manteau est en parfait état. Ma première preuve de son innocence. Mais c'était bien mince. Sophie quant à elle se sentait de plus en plus mal, elle ne mangeait presque rien et attendait que le temps passe sans bouger, sans rien faire, ni parler, ni boire, je me demandais si elle respirait encore.