« Non, non, et non, il est hors de question que je t’accompagne cette fois, ce n’est pas la peine d’insister ». Grég, le petit ami de Sylvie avait l’air déterminé. Elle aurait bien aimé qu’il l’accompagne afin d’aller voir son frère qu’elle n’avait pas revu depuis de longues années, mais il refusait obstinément. Ludovic, le frère de Sylvie habitait seul sur une vieille Gabarre en bois sur le bord de Loire aux environs d’Amboise. L’embarcation à fond plat, qui servait à charger et à décharger les navires aux temps où la Loire était navigable portait un fanion rouge et blanc à son mât. Elle était aménagée de la façon la plus rudimentaire qui soit. Dans la cabine, se trouvait juste le strict nécessaire à la vie quotidienne : un lit, une petite tablette qui lui servait de table, un tabouret, une glacière qui ne fonctionnait qu’une fois sur deux et un vieux réchaud capricieux.
Il
était sept heures du matin, après avoir fait une ultime tentative pour
convaincre son petit ami de l’accompagner, Sylvie avait décidé de partir seule.
Au volant de sa voiture et au fur et à mesure que défilaient les
kilomètres, Sylvie pensait à son frère qu’elle n’avait pas vu depuis si
longtemps et elle se demandait si elle serait capable de le reconnaître le
moment venu. Sans nouvelles de lui depuis déjà plusieurs mois, et ne pouvant le
joindre par téléphone, elle était très inquiète. Etait-il malade ?
Avait-il eu un accident ? Vivait-il toujours isolé de la société ?
Serait-elle capable de retrouver le lieu exact ou le bateau était amarré après
toutes ces années ? Y serait-il encore ? Autant de question qui la
préoccupaient.
Il
était midi lorsqu’elle arriva près d’Amboise. On distinguait nettement le
château en pierre de taille qui dominait la ville et le fleuve. Rien n’avait
changé depuis sa dernière visite; le paysage était toujours aussi superbe,
presque féerique. Sylvie décida d’aller à l’endroit où le bateau se trouvait
lorsqu’elle avait quitté son frère. Elle traversa le pont qui était face au
château et scruta les contrebas afin d’essayer de repérer le fanion du bateau
de Ludovic parmi les quelques embarcations amarrées à la berge. Son cœur se mit
à battre lorsqu’elle l’aperçut qui flottait au gré du vent. Elle s’empressa de
garer sa voiture sur le quai et descendit en courant vers La Mouette, nom
que Ludovic avait choisi pour son bateau. Celui-ci était amarré par une grosse
corde à la berge et semblait n’avoir personne à son bord. De l’autre côté de la
rive se trouvait une majestueuse forêt verdoyante dont la cime des arbres se
découpait pour laisser place au bleu du ciel, c’était merveilleux.
Après avoir appelé à plusieurs reprises, elle
décida de pénétrer dans la cabine. A l’intérieur régnait un désordre
indescriptible. Les objets gisaient sur le sol poussiéreux du bateau comme si
des visiteurs indésirables avaient fouillé de fond en comble l’embarcation qui
semblait inhabitée depuis des semaines. Que pouvait-il donc être arrivé à
Ludovic ? Complètement paniquée, elle appela Grég afin de lui exposer la
situation et lui demander ce qu’elle devait faire. « Ne t’inquiète pas,
connaissant ton frère, je suis sûr qu'il est parti à l’improviste ». Après
cet appel et n’étant pas plus rassurée, Sylvie décida de se présenter au
commissariat d'Amboise afin de lancer un avis de disparition.
Elle fut reçue par l’inspecteur Gibert, un gros
homme que rien ne semblait pouvoir étonner. Il expliqua à Sylvie qu’on ne
pouvait pas enquêter sur toutes les affaires de disparitions… S’il s’agissait
bel et bien d’une disparition, car beaucoup de gens s’en allaient sans laisser
d’adresse afin de repartir à zéro pour une nouvelle vie. Sylvie avait beau
expliquer à l’inspecteur Gibert que ce n’était pas dans les habitudes de son
frère de partir sans prévenir, celui-ci ne semblait pas prendre les choses au
sérieux. En quittant le commissariat, Sylvie avait pris sa décision. Puisque
l’inspecteur ne l’avait pas prise au sérieux, elle allait mener elle-même son
enquête. Elle décida donc de retourner sur La Mouette pour voir
si par hasard Ludovic ne s’y trouvait pas ou pour rechercher quelques indices
permettant de savoir à quel endroit il avait bien pu aller. Le soleil se
couchait sur la Loire et son reflet enflammait le fleuve. Sylvie espérait que
son frère serait rentré mais elle dû se rendre à l’évidence, le bateau était
désert. Elle s’apprêtait à descendre de la Gabarre lorsqu’elle remarqua un
grand chien noir qui l’observait fixement. Son cœur se mit soudainement à
battre lorsqu’elle reconnut l’animal qui était celui de Ludovic. Pendant un
court instant elle pensa à tous les moments de bonheur qu’elle avait vécus
auprès de Ludovic et de son chien, au point que quelques larmes lui coulèrent
sur les joues. Au cou de l’animal était enroulé un foulard qu’elle reconnut aussitôt.
C’était celui que Ludovic portait la dernière fois qu’ils s’étaient rencontrés.
Etait-ce un signe ? Peut-être le chien servait-il de messager ? En
tous cas, une chose était sûre, Ludovic avait des problèmes. Sylvie décida donc
de le suivre afin de voir à quel endroit l’animal allait l’emmener. La nuit
commençait à tomber et elle avait de plus en plus de difficultés à repérer le
chien noir entre les buissons qui longeaient le fleuve.
Soudain, elle vit l’animal bifurquer vers la gauche et se faufiler dans un trou qui se trouvait dans le bas d’un grillage. Sylvie n’hésita pas un seul instant et elle s’y glissa à son tour ; non sans peine. Il s’agissait apparemment d’un vieux chantier de dragage de sable. A quelques mètres de là, se trouvait un baraquement désaffecté. Le chien s’arrêta devant la porte et il se mit à gémir doucement.
En s’approchant, Sylvie remarqua que l’entrée était fermée par un gros cadenas. Et si Ludovic était séquestré à l’intérieur ? pensa t’elle. Elle se mit donc à siffler trois fois. C’était le signal de ralliement lorsqu’ils jouaient ensemble dans la forêt qui bordait la maison de leurs parents. Elle espérait qu’il s’en souviendrait et qu’il ferait un signe s’il se trouvait bel et bien à l’intérieur, mais rien ! Aucun signal…
Découragée par les multiples tentatives infructueuses faites jusqu’à présent, Sylvie décida de reporter ses recherches au lendemain. Elle était presque arrivée au niveau du grillage lorsque trois coups sourds provenant du hangar qu’elle venait de quitter lui parvinrent. Il n’y avait plus aucun doute, Ludovic devait se trouver enfermé dans le bâtiment. Sylvie aperçut deux grosses pierres dont elle se servit pour marteler le cadenas qui ne résista pas longtemps. Aussitôt, elle ouvrit la porte et pénétra dans le bâtiment obscur que seule la lune éclairait. Après avoir flairé le sol, le chien se dirigea sans hésiter dans un coin sombre du hangar. Elle le suivit prudemment et elle aperçut gisant à terre, la silhouette ligotée et bâillonnée de son frère. Affolée, elle se précipita pour le délivrer en le questionnant : Est-ce que ça va ? Que t’est-il arrivé ? Es-tu en état de marcher ? Il faut à tout prix partir d’ici au plus vite avant que tes kidnappeurs ne reviennent ! Tu me raconteras tout en chemin !
Ludovic semblait complètement abruti et il ne comprenait toujours pas ce que sa sœur faisait là. En ressortant, Sylvie prit soin de refermer la porte et de remettre le cadenas en place pour ne pas attirer l’attention des ravisseurs. Ils coururent en direction de la Loire, le chien sur leurs talons. Après avoir été attaché sans bouger, Ludovic avait bien du mal à marcher. Dés qu’ils se sentirent en sécurité, ils s ‘arrêtèrent. Il n’était pas question de retourner au bateau car c’était le premier endroit où ses kidnappeurs viendraient chercher Ludovic. Sylvie proposa donc à son frère de trouver un l’hôtel où passer la nuit pour qu’ils puissent se remettre de leurs émotions.
Encore bouleversé par ce qu’il venait de vivre, Ludovic avait du mal à s’exprimer. Sylvie raconta à son frère qu’elle avait suivi le chien qui l’avait ensuite guidée jusqu’à lui. Ludovic expliqua à sa sœur qu’un soir, deux hommes étaient montés sur son bateau en demandant où se trouvait la marchandise. Comme Ludovic ne comprenait pas de quoi ils voulaient parler, les deux hommes s’étaient énervés et l’avaient frappé, puis emmené dans ce local afin de le faire parler. D’après les deux individus, la fameuse marchandise devait être réceptionnée sur une Gabarre au fanion rouge. Ludovic avait eu beau leur expliquer qu’il devait y avoir une confusion et qu’il n’avait rien à voir dans toute cette histoire, ses deux agresseurs n’avaient pas voulu le croire. A son avis, ils avaient confondu avec une embarcation semblable qui devait servir de planque pour un trafic quelconque.
Dès le lendemain, Ludovic et sa sœur se rendirent au commissariat pour faire une déposition. L’inspecteur Gibert n’en revenait pas ; c’était la première fois qu’il voyait une jeune fille mener son enquête elle-même et résoudre une disparition en moins de 24 heures. Ludovic raconta en détail tous les événements et fit une description assez précise de ses agresseurs. Il expliqua à l’inspecteur qu’à son avis il devait y avoir dans les environs une autre embarcation similaire et qu’il faudrait chercher de ce coté là. Gibert décida donc d’envoyer immédiatement des hommes sur les lieux où Ludovic avait été séquestré pour relever des indices, se poster à l’intérieur et à l’extérieur du hangar afin d’interpeller les malfaiteurs. Parallèlement, une patrouille de police rechercherait une Gabarre correspondant à la description faite par Ludovic. L’inspecteur Gibert les avertirait dès qu’il aurait du nouveau. En attendant, par prudence, mieux valait qu’ils ne retournent pas à l’embarcation de Ludovic. Vers midi, l’inspecteur Gibert leur apprit que les suspects du hangar avaient été arrêtés et que les policiers, ayant repéré le bateau correspondant au signalement, allaient interpeller les suspects.
Soulagés et rassurés, Ludovic et
Sylvie décidèrent d’aller fêter leurs retrouvailles au restaurant, sans oublier
le héros de l’histoire, le chien.