La satire de la Cour avant La Bruyère :
deux exemples « classiques »
Du Bellay Les Regrets, sonnet CL
Seigneur, je ne saurais regarder d'un bon oeil
Ces vieux singes de cour, qui ne savent rien faire,
Sinon en leur marcher les princes contrefaire,
Et se vêtir, comme eux, d'un pompeux appareil.
Si leur maître se moque, ils feront le pareil,
S'il ment, ce ne sont eux qui diront du contraire,
Plutôt auront-ils vu, afin de lui complaire,
La lune en plein midi, à minuit le soleil.
Si quelqu'un devant eux reçoit un bon visage,
Ils le vont caresser, bien qu'ils crèvent de rage:
S'il le reçoit mauvais. ils le montrent au doigt.
Mais ce qui plus contre eux quelquefois me dépite,
C'est quand devant le roi, d'un visage hypocrite,
Ils se prennent à rire, et ne savent pourquoi.* * * *
La Fontaine Fables (1688)
LES OBSEQUES DE LA LIONNE
La femme du Lion mourut ;
Aussitôt chacun accourut
Pour s'acquitter envers le Prince
De certains compliments de consolation,
Qui sont surcroît d'affliction.
Il fit avertir sa province
Que les obsèques se feroient
Un tel jour, en tel lieu; ses prévôts y seroient
Pour régler la cérémonie,
Et pour placer la compagnie.
Jugez si chacun s'y trouva.
Le Prince aux cris s'abandonna,
Et tout son antre en résonna:
Les Lions n'ont point d'autre temple.
On entendit, à son exemple,
Rugir en leurs patois Messieurs les courtisans.
Je définis la cour un pays où les gens,
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce qu'il plaît au Prince, ou, s'ils ne peuvent l'être,
Tâchent au moins de le parêtre:
Peuple caméléon, peuple singe du maître;
On diroit qu'un esprit anime mille corps:
C'est bien là que les gens sont de simples ressorts.
Pour revenir à notre affaire,
Le Cerf ne pleura point. Comment eût-il pu faire?
Cette mort le vengeoit: la Reine avoit jadis
Etranglé sa femme et son fils.
Bref, il ne pleura point. Un flatteur l'alla dire,
Et soutint qu'il l'avoit vu rire.
La colère du Roi, comme dit Salomon,
Est terrible, et surtout celle du roi Lion;
Mais ce Cerf n'avoit pas accoutumé de lire.
Le Monarque lui dit: "Chétif hôte des bois,
Tu ris, tu ne suis pas ces gémissantes voix.
Nous n'appliquerons point sur tes membres profanes
Nos sacrés ongles: venez, Loups,
Vengez la Reine; immolez tous
Ce traître à ses augustes mânes."
Le Cerf reprit alors: "Sire, le temps de pleurs
Est passé; la douleur est ici superflue.
Votre digne moitié, couchée entre des fleurs,
Tout près d'ici m'est apparue;
Et je l'ai d'abord reconnue.
"Ami, m'a-t-elle dit, garde que ce convoi,
"Quand je vais chez les Dieux, ne t'oblige à des larmes.
"Aux Champs Elysiens j'ai goûté mille charmes,
"Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.
"Laisse agir quelque temps le désespoir du Roi:
"J'y prends plaisir." A peine on eut ouï la chose,
Qu'on se mit à crier: "Miracle! Apothéose!"
Le Cerf eut un présent, bien loin d'être puni.
Amusez les rois par des songes,
Flattez-les, payez-les d'agréables mensonges:
Quelque indignation dont leur coeur soit rempli,
Ils goberont l'appât; vous serez leur ami.