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L'article ci-dessous est le texte liminaire du N°66 (été 2001) de la revue Tangence, publiée par l'Université de Québec
Il est co-signé par:
Lucie Desjardins et Éric Méchoulan (Université de Montréal)|
De la morale
chrétienne (morale parce que chrétienne), on
passe lentement à une anthropologie des moeurs où
c’est la morale de l’homme de bien qui définit le bon
chrétien : à la topique des vices et des vertus
succède bientôt une science ou une
esthétique des comportements, souvent d’obédience
sceptique ou néostoïcienne.Cela ne
témoigne pas simplement d’une laïcisation du
discours religieux, mais aussi d’une sacralisation des discours et des
rapports sociaux, de même que la monarchie absolue des
Bourbons n’impose pas tant le point de vue laïc de
l’État qu’elle ne trouve en l’État
lui-même une finalité religieuse.
Mais une des nouveautés les plus remarquables tient à ce que ces savoirs interrogés ou construits ne sont pas produits par des savants. La morale n’est plus une affaire d’école, d’Église ou d’institution : elle ne formule plus des dogmes, elle questionne des conduites. La morale de l’honnête homme préexiste donc et à l’enseignement chrétien et à la doctrine savante. Les traités cèdent le pas aux portraits, aux maximes, aux essais, toutes formes inventées hors de l’autorité de l’École : la morale est devenue pratique mondaine. Elle ne relève plus d’une autorité transcendante (Dieu ou les Anciens) et elle se confond désormais avec un art de se conduire en société.L’individu n’apparaît donc pas seul : il naît en relation avec de nouveaux modes de sociabilité. Questionnements ou recommandations des moralistes rendent plus lisibles les médiations inédites qui forment le corps social. Si la morale, en tant que topique des vices et des vertus, semble rejetée dans le passé, elle prend dorénavant une figure plus mondaine : à côté de la politique s’établit la politesse. Et bientôt de la politesse découle ce que l’on va nommer « culture ». La politesse décrit encore un système synchronique, en parfait accord avec le souci d’harmonie de l’État absolutiste au sortir des guerres civiles. C’est un terme et non un progrès. Lorsqu’il s’avérera nécessaire de voir l’État comme un devenir, la raison comme une émancipation, la politesse alors tournera sur elle-même et décrira une ellipse temporelle où elle se fera éducation, accroissement, polissage : la nature humaine gagnera à être cultivée. Les écritures de la morale décrivent déjà les conditions et les conditionnements de cette culture de l’individu social. C’est précisément par cette culture que de nouvelles élites vont se distinguer. Ce ne sont plus la qualité de la foi, l’autorité du savoir, le prestige de la naissance qui font l’essentiel des positions sociales et des vertus morales. La saveur de la conversation, le sens du monde, l’élégance discrète des manières prennent désormais place dans la constitution des élites. La morale de l’honnête homme est un art de la séduction, un gouvernement de soi et des autres, une foi dans les apparences, mais c’est un art inquiet, un gouvernement opaque, une foi soupçonneuse. |