Jésus, ayant connu que tout le peuple viendrait pour l'enlever et le faire roi, s'enfuit à la montagne tout seul.
(Joan., VI, 15.)
Je reconnais Jésus-Christ à cette fuite
généreuse, qui lui fait chercher dans le désert un
asile contre les honneurs qu'on lui prépare. Celui qui venait se
charger d'opprobres devait éviter les grandeurs humaines ; mon
Sauveur ne connaît sur la terre aucune sorte d'exaltation que
celle qui l'élève à sa croix, et comme il s'est
avancé quand on eut résolu son supplice, il était
de son esprit de prendre la fuite pendant qu'on lui destinait un
trône.
Cette fuite soudaine et précipitée de Jésus-Christ
dans une montagne déserte, où il veut si peu être
découvert que l'évangéliste remarque qu'il ne
souffre personne en sa compagnie, nous fait voir qu'il se sent
pressé de quelque danger extraordinaire ; et, comme il est
tout-puissant et ne peut rien craindre pour lui-même, nous devons
conclure très certainement, Messieurs, que c'est pour nous
appréhende.
Et en effet, Chrétiens, lorsqu'il frémit, dit saint
Augustin, c'est qu'il est indigné contre nos
péchés ; lorsqu'il est troublé, dit le même
Père, c'est qu'il est ému de nos maux : ainsi, lorsqu'il
craint et qu'il prend la fuite, c'est qu'il appréhende pour nos
périls. Il voit dans sa prescience en combien de périls
extrêmes nous engage l'amour des grandeurs : c'est pourquoi il
fuit devant elles pour nous obliger à les craindre ; et nous
montrant par cette fuite les terribles tentations qui menacent les
grandes fortunes, il nous apprend ensemble que le devoir essentiel du
chrétien, c'est de réprimer son ambition. Ce n'est pas
une entreprise médiocre de prêcher cette
vérité à la cour, et nous devons plus que jamais
demander la grâce du Saint-Esprit par l'intercession de la Sainte
Vierge : Ave.
C'est vouloir en quelque sorte déserter la cour que de combattre
l'ambition, qui est l'âme de ceux qui la suivent ; et il pourrait
même sembler que c'est ravaler la majesté des princes que
de décrier les présents de la fortune, dont ils sont les
dispensateurs.
Mais les souverains pieux veulent bien que toute leur gloire s'efface
en présence de celle de Dieu ; et, bien loin de s'offenser que
l'on diminue leur puissance dans cette vue, ils savent qu'on ne les
révère jamais plus profondément que lorsqu'on ne
les rabaisse qu'en les comparant avec Dieu. Ne craignons donc pas
aujourd'hui de publier hardiment dans la cour la plus auguste du monde
qu'elle ne peut rien faire pour un chrétien qui soit digne
d'estime ; détrompons, s'à se peut, les hommes de cette
attache furieuse à ce qui s'appelle fortune ; et pour cela
faisons deux choses : faisons parler l'Évangile contre la
fortune, faisons parler la fortune contre elle-même ; que
l'Évangile nous découvre ses illusions, elle-même
nous fera voir ses inconstances. Ou plutôt voyons l'un et l'autre
dans l'histoire du Fils de Dieu. Pendant que tous les peuples courent
à lui, et que leurs acclamations ne lui promettent rien moins
qu'un trône, il méprise tellement toute cette vaine
grandeur, qu'il déshonore lui-même et flétrit son
propre triomphe par son triste et misérable équipage.
Mais, ayant foulé aux pieds la grandeur dans son éclat,
il veut être lui-même l'exemple de l'inconstance des choses
humaines, et dans l'espace de trois jours, on a vu la haine publique
attacher à une croix celui que la faveur publique avait
jugé digne du trône. Par où nous devons apprendre
que la fortune n'est rien, et que non seulement quand elle ôte,
mais même quand elle donne, non seulement quand elle change, mais
même quand elle demeure, elle est toujours méprisable. Je
commence par faveurs, et je vous prie, Messieurs, de le bien entendre.
PREMIER POINT
J'ai donc à faire voir dans ce premier point que la fortune nous
joue, lors même qu'elle nous est libérale. Je pouvais
mettre ses tromperies dans un grand jour, en prouvant, comme il est
aisé, qu'elle ne tient jamais ce qu'elle promet ; mais c'est
quelque chose de plus fort de montrer qu'elle ne donne pas cela
même qu'elle fait semblant de donner. Son présent le plus
cher, le plus précieux, celui qui se prodigue le moins, c'est
celui qu'elle nomme puissance. C'est celui-là qui enchante les
ambitieux, c'est celui-là dont ils sont jaloux à
l'extrémité, si petite que soit la part qu'elle leur en
fait.
Voyons donc si elle le donne véritablement, ou si ce n'est point
peut-être un grand nom par lequel elle éblouit nos yeux
malades. Pour cela il faut rechercher quelle puissance nous pouvons
avoir, et de quelle puissance nous avons besoin durant cette vie. Mais,
comme l'esprit de l'homme s'est fort égaré dans cet
examen, tâchons de le ramener à la droite voie par une
excellente doctrine de saint Augustin (Livre XIII de la Trinité).
Là, ce grand homme pose pour principe une vérité
importante, que la félicité demande deux choses :
pouvoir ce qu'on veut, vouloir ce qu'il faut. Le dernier, aussi
nécessaire : car comme, si vous ne pouvez pas ce que vous
voulez, votre volonté n'est pas satisfaite ; de même, si
vous ne voulez pas ce qu'il faut, votre volonté n'est pas
réglée ; et l'un et l'autre l'empêche d'être
bienheureuse, parce que la volonté qui n'est pas contente est
pauvre, aussi la volonté qui n'est pas réglée est
malade ; ce qui exclut nécessairement la félicité,
qui n'est pas moins la santé parfaite de la nature que
l'affluence universelle du bien. Donc également
nécessaire de désirer ce qu'il faut, que de pouvoir
exécuter ce qu'on veut.
Ajoutons, si vous le voulez, qu'il est encore sans difficulté
plus essentiel. Car l'un nous trouble dans l'exécution, l'autre
porte le mal jusques au principe.
Lorsque vous ne pouvez pas ce que vous voulez, c'est que vous en avez
été empêché par une cause
étrangère ; et lorsque vous ne voulez pas ce qu'il faut,
le défunt en arrive toujours infailliblement par votre propre
dépravation : si bien que le premier n'est tout au plus qu'un
pur malheur, et le second toujours une faute ; et en cela même
que c'est une faute, qui ne voit, s'il a des yeux, que c'est sans
comparaison un plus grand malheur ? Ainsi l'on ne peut nier sans perdre
le sens qu'il ne soit bien plus nécessaire à la
félicité véritable d'avoir une volonté bien
réglée que d'avoir une puissance bien étendue.
Et c'est ici, Chrétiens, que je ne puis assez m'étonner
du dérèglement de nos affections et de la corruption de
nos jugements. Nous laissons la règle, dit saint Augustin, et
nous soupirons après la puissance.
Aveugles, qu'entreprenons-nous ? La félicité a deux
parties, et nous croyons la posséder tout entière pendant
que nous faisons une distraction violente de ses deux parties. Encore
rejetons-nous la plus nécessaire ; et celle que nous
choisissons, étant séparée de sa compagne, bien
loin de nous rendre heureux, ne fait qu'augmenter le poids de notre
misère. Car que peut servir la puissance à une
volonté déréglée, sinon qu'étant
misérable en voulant le mal, elle le devient encore plus en
l'exécutant ? Ne disions-nous pas dimanche dernier que le grand
crédit des pécheurs est un fléau que Dieu leur
envoie ? Pourquoi ? sinon, Chrétiens, qu'en joignant
l'exécution au mauvais désir, c'est jeter du poison sur
une plaie déjà mortelle, c'est ajouter le comble.
N'est-ce pas mettre le feu à l'humeur maligne dont le venin nous
dévore déjà les entrailles ? Le Fils de Dieu
reconnaît que Pilate a reçu d'en haut une grande puissance
sur sa divine personne; si la volonté de cet homme eût
été réglée, il eût pu s'estimer
heureux en faisant servir ce pouvoir, sinon à punir l'injustice
et la calomnie, du mois à délivrer l'innocence. Mais,
parce que sa volonté était corrompue par une
lâcheté honteuse à son rang, cette puissance ne lui
a servi qu'à l'engager contre sa pensée dans le crime du
déicide. C'est donc le dernier des aveuglements, avant que notre
volonté soit bien ordonnée, de désirer une
puissance qui se tournera contre nous-mêmes, et sera fatale
à notre bonheur, parce que sera funeste à notre vertu.
Notre grand Dieu, Messieurs, nous donne une autre conduite ; il veut
nous mener par des voies unies, et non pas par des précipices.
C'est pourquoi il enseigne à ses serviteurs, non à
désirer de pouvoir beaucoup, mais à s'exercer à
vouloir le bien ; à régler leurs désirs avant que
de songer à les satisfaire ; à commencer leur
félicité par une volonté bien ordonnée,
avant que de la consommer par une puissance absolue.
Mais il est temps, Chrétiens, que nous fassions une application
plus particulière de cette belle doctrine de saint Augustin. Que
demandez-vous, ô mortels ? Quoi ? que Dieu vous donne beaucoup de
puissance ? Et moi, je réponds avec le Sauveur :
Vous ne savez ce que vous demandez. Considérez bien où
vous êtes ; voyez la mortalité qui vous accable, regardez
cette figure du monde qui passe.
Parmi tant de fragilité, sur quoi pensez-vous soutenir cette
grande idée de puissance ? Certainement un si grand nom doit
être appuyé sur quelque chose : et que trouverez-vous sur
la terre qui ait assez de force et de dignité pour soutenir le
nom de puissance ? Ouvrez les yeux, pénétrez
l'écorce : la plus grande puissance du monde ne peut
s'étendre plus loin que d'ôter la vie à un homme ;
est-ce donc un si grand effort que de faire mourir un mortel, que de
hâter de quelques moments le cours d'une vie qui se
précipite d'elle-même ? Ne croyez donc pas,
Chrétiens, qu'on puisse jamais trouver du pouvoir où
règne la mortalité. Et ainsi, dit saint Augustin, c'est
une sage providence : le partage des hommes mortels, c'est d'observer
la justice ; la puissance leur sera donnée au séjour
d'immortalité.
Que demandons-nous davantage ? Si nous voulons ce qu'il faut dans la
vie présente, nous pourrons tout ce que nous voudrons dans la
vie future.
Réglons notre volonté par l'amour de la justice :
Dieu nous couronnera en son temps par la communication de son pouvoir.
Si nous donnons ce moment de la vie présente à composer
nos moeurs, il donnera l'éternité tout entière
à contenter nos désirs.
Je crois que vous voyez maintenant, Messieurs, quelle sorte de
puissance nous devons désirer durant cette vie : puissance pour
régler nos moeurs, pour modérer nos passions, pour nous
composer selon Dieu; puissance sur nous-mêmes, puissance contre
nous-mêmes, ou plutôt, dit saint Augustin , puissance pour
nous-mêmes contre nous-mêmes. ô puissance peu
enviée ! et toutefois c'est la véritable. Car on combat
notre puissance en deux sortes : ou bien en nous empêchant dans
l'exécution de nos entreprises, ou bien en nous troublant dans
le droit que nous avons de nous résoudre ; on attaque dans ce
dernier l'autorité même du commandement, et c'est la
véritable servitude. Voyons l'exemple de l'un et de l'autre dans
une même maison.
Joseph était esclave chez Putiphar, et la femme de ce seigneur
d'Égypte y est la maîtresse. Celui-là, dans le joug
de la servitude, n'est pas maître de ses actions ; et celle-ci,
tyrannisée par sa passion, n'est pas même maîtresse
de ses volontés. Voyez où l'a portée un amour
infâme. Ha ! sans doute, à moins que d'avoir un front
d'airain, elle avait honte en son coeur de cette bassesse ; mais sa
passion furieuse lui commandait au-dedans comme à un esclave :
Appelle ce jeune homme, confesse ton faible, abaisse-toi devant lui,
rends-toi ridicule. Que lui pouvait conseiller de pis son plus cruel
ennemi ?
C'est ce que sa passion lui commande. Qui ne voit que, dans cette
femme, la puissance est liée bien plus fortement qu'elle n'est
dans son propre esclave ?
Cent tyrans de cette sorte captivent nos volontés, et nous ne
soupirons pas ! Nous gémissons quand on lie nos mains, et nous
portons sans peine ces fers invisibles dans lesquels nos coeurs sont
enchaînés !
Nous crions qu'on nous violente quand on enchaîne les ministres,
les membres qui exécutent; et nous ne soupirons pas quand on
captive la maîtresse même, la raison et la volonté
qui commande !
Éveille-toi, pauvre esclave, et reconnais enfin cette
vérité, que, si c'est une grande puissance de pouvoir
exécuter ses desseins, la grande et la véritable, c'est
de régner sur ses volontés.
Quiconque aura su goûter la douceur de cet empire, se souciera
peu, Chrétiens, du crédit et de la puissance que peut
donner la fortune. Et en voici la raison : c'est qu'il n'y a point de
plus grand obstacle à se commander ainsi soi-même que
d'avoir autorité sur les autres.
En effet, il y a en nous une certaine malignité qui a
répandu dans nos coeurs le principe de tous les vices. Ils sont
cachés et enveloppés en cent replis tortueux, et ils ne
demandent qu'à montrer la tête. Le meilleur moyen de les
réprimer, c'est de leur ôter le pouvoir. Saint Augustin
l'avait bien compris, que, pour guérir la volonté, il
faut réprimer la puissance :
Eh quoi donc ! des vices cachés en sont-ils moins vices ? Est-ce
l'accomplissement qui en fait la corruption ? Comment donc est-ce
guérir la volonté que de laisser le venin dans le fond du
coeur? Voici le secret : on se lasse de vouloir toujours l'impossible,
de faire toujours des desseins à faux, de n'avoir que la malice
du crime. C'est pourquoi une malice frustrée commence à
déplaire ; on se remet, on revient à soi à la
faveur de son impuissance ; on prend aisément le parti de
modérer ses désirs. On le fait premièrement par
nécessité ; mais enfin, comme la contrainte est
importune, on y travaille sérieusement et de bonne foi, et on
bénit son peu de puissance, le premier appareil qui a
donné le commencement à la guérison.
Par une raison contraire, qui ne voit que plus on sort de la
dépendance, plus on rend ses vices indomptables ? Nous sommes
des enfants qui avons besoin d'un tuteur sévère, la
difficulté ou la crainte. Si on lève ces
empêchements, nos inclinations corrompues commencent à se
remuer et à se produire, et oppriment notre liberté sous
le joug de leur licence effrénée. Ha ! nous ne le voyons
que trop tous les jours.
Ainsi vous voyez, Messieurs, combien la fortune est trompeuse, puisque,
bien loin de nous donner la puissance, elle ne nous laisse pas
même la Liberté.
Ce n'est pas sans raison, Messieurs, que le Fils de Dieu nous instruit
à craindre les grands emplois ; c'est qu'il sait que la
puissance est le principe le plus ordinaire de l'égarement ;
qu'en l'exerçant sur les autres, on la perd souvent sur
soi-même ; enfin qu'elle est semblable à un vin fumeux qui
fait sentir sa force aux plus sobres. Celui-là sera le
maître de ses volontés, qui saura modérer son
ambition, qui se croira assez puissant pourvu qu'il puisse
régler ses désirs, et être assez
désabusé des choses humaines pour ne point mesurer sa
félicité à l'élévation de sa fortune.
Mais écoutons, Chrétiens, ce que nous opposent les
ambitieux. Il faut, disent-ils, se distinguer ; c'est une marque de
faiblesse de demeurer dans le commun; les génies extraordinaires
se démêlent toujours de la troupe, et forcent les
destinées. Les exemples de ceux qui s'avancent semblent
reprocher aux autres leur peu de mérite ; et c'est sans doute ce
dessein de se distinguer qui pousse l'ambition aux derniers
excès. Je pourrais combattre par plusieurs raisons cette
pensée de se discerner. Je pourrais vous représenter que
c'est ici un siècle de confusion, où toutes choses sont
mêlées; qu'il y a un jour arrêté à la
fin des siècles pour séparer les bons d'avec les mauvais,
et que c'est à ce grand et éternel discernement que doit
aspirer de toute sa force une ambition chrétienne. Je pourrais
ajouter encore que c'est en vain qu'on s'efforce de se distinguer sur
la terre, où la mort nous vient bientôt arracher de ces
places éminentes, pour nous abîmer avec tous, dans le
néant commun de la nature ; de sorte que les plus faibles, se
riant de votre pompe d'un jour et de votre discernement imaginaire,
vous diront avec le Prophète : ô homme puissant et
superbe, qui pensiez par votre grandeur vous être tiré du
pair, “ vous voilà blessé comme nous, et vous êtes
fait semblable à nous .
Mais, sans m'arrêter à ces raisons, je demanderai
seulement à ces âmes ambitieuses par quelles voies elles
prétendent de si; distinguer. Celle du vice est honteuse ; celle
de la vertu est bien longue. La vertu ordinairement n'est pas assez
souple pour ménager la faveur des hommes ; et le vice, qui met
tout en oeuvre, est plus actif, plus pressant, plus prompt que la
vertu, qui ne sort point de ses règles, qui ne marche
qu'à pas comptés, qui ne s'avance que par mesure. Ainsi
vous vous ennuierez d'une si grande lenteur ; peu à peu votre
vertu se relâchera, et après elle abandonnera tout
à fait sa première régularité, pour
s'accommoder à l'humeur du monde. Ha ! que vous feriez bien plus
sagement de renoncer tout à coup à l'ambition !
Peut-être qu'elle vous donnera quelques légères
inquiétudes ; mais toujours, en aurez-vous bien meilleur
marché, et il vous sera bien plus aisé de la retenir que
lorsque vous lui aurez laissé prendre goût aux honneurs et
aux dignités. Vivez donc content de ce que vous êtes, et
surtout que le désir de faire du bien ne vous fasse pas
désirer une condition plus relevée.
C'est l'appât ordinaire des ambitieux : ils plaignent toujours le
public, ils s'érigent en réformateurs des abus, ils
deviennent sévères censeurs de tous ceux qu'ils voient
dans les grandes places. Pour eux, que de beaux desseins ils
méditent ! Que de sages conseils pour l'État ! que de
grands sentiments pour l'Église ! que de saints
règlements pour un diocèse. Au milieu de ces desseins
charitables et de ces pensées chrétiennes, ils s'engagent
dans l'amour du monde, ils prennent insensiblement l'esprit du
siècle ; et puis, quand ils sont arrivés au but, il faut
attendre les occasions, qui ne marchent qu'à pas de plomb, et
qui enfin n'arrivent jamais. Ainsi périssent tous ces beaux
desseins et s'évanouissent comme un songe toutes ces grandes
pensées.
Par conséquent, chrétiens, sas soupirer ardemment
après une plus grande puissance, songeons à rendre bon
compte de tout le pouvoir que Dieu nous confie. Un fleuve, pour faire
du bien, n'a que faire de passer ses bords ni d'inonder la campagne ;
en coulant paisiblement dans son lit, il ne laisse pas d'arroser la
terre et de présenter ses eaux aux peuples pour la
commodité publique. Ainsi, sans nous mettre en peine de nous
déborder par des pensées ambitieuses, tâchons de
nous étendre bien loin par des sentiments de bonté; et,
dans des emplois bornés, ayons une charité infinie. Telle
doit être l'ambition du Chrétien, qui, méprisant la
fortune, se rit de ses vaines promesses, et n'appréhende pas ses
revers, desquels il me reste à vous dire un mot dans ma
dernière partie.
SECOND POINT
La fortune, trompeuse en toute autre chose, est du moins sincère
en ceci, qu'elle ne nous cache pas ses tromperies ; au contraire, elle
les étale dans le plus grand jour, et, outre des
légèretés ordinaires, elle se plaît de temps
en temps d'étonner le monde par des coups d'une surprise
terrible, comme pour rappeler toute sa force en la mémoire des
hommes, et de peur qu'ils oublient jamais ses inconstances, sa
malignité, ses bizarreries. C'est ce qui m'a fait souvent penser
que toutes les complaisances de la fortune ne sont pas des faveurs,
mais des trahisons; qu'elle ne nous donne que pour avoir prise sur
nous, et que les biens que nous recevons de sa main ne sont pas tant
des présents qu'elle nous fait que des gages que nous lui
donnons pour être éternellement ses captifs, assujettis
aux retours fâcheux de sa dure et malicieuse puissance.
Cette vérité, établie sur tant
d'expériences convaincantes, devrait détromper les
ambitieux de tous les biens de la terre ; et c'est au contraire ce qui
les engage. Car, au lieu d'aller à un bien solide et
éternel, sur lequel le hasard ne domine pas, et de
mépriser par cette vue la fortune toujours changeante, la
persuasion de son inconstance fait qu'on se donne tout à fait
à elle, pour trouver des appuis contre elle-même. Car
écoutez parler ce politique habile et entendu. La fortune l'a
élevé bien haut, et, dans cette élévation,
il se moque des petits esprits qui donnent tout au-dehors, et qui se
repaissent de titres et d'une belle montre de grandeur. Pour lui, il
appuie sa famille sur des fondements plus certains, sur des charges
considérables, sur des richesses immenses, qui soutiendront
éternellement la fortune de sa maison. Il pense s'être
affermi contre toute sorte d'attaque. Aveugle et malavisé !
comme si ces soutiens magnifiques, qu'il cherche contre la puissance de
la fortune, n'étaient pas encore de sa dépendance !
C'est trop parler de la fortune dans la chaire de vérité.
Écoute, homme sage, homme prévoyant, qui étends si
loin aux siècles futurs les précautions de ta prudence :
c'est Dieu même qui te va parler et qui va confondre tes vaines
pensées par la bouche de son prophète
Ézéchiel : “Assur, dit ce saint prophète,
s'est élevé comme un grand arbre, comme les cèdres
du Liban : le ciel l'a nourri de sa rosée, la terre l'a
engraissé de sa substance ; des puissances l'ont comblé
de leurs bienfaits, et il suçait de son côté le
sang du peuple. C'est pourquoi il s'est élevé, superbe en
sa hauteur, beau en sa verdure, étendu en ses branches, fertile
en ses rejetons. Les oiseaux faisaient leurs nids sur ses branches ;
les peuples se mettaient à couvert sous son ombre. Ni les
cèdres ni les pins ne l'égalaient pas : Autant que ce
grand arbre s'était poussé en haut, autant semblait-il
avoir jeté en bas de fortes et profondes racines.
Voilà une grande fortune, un siècle n'en voit pas
beaucoup de semblables; mais voyez sa mine et sa décadence : “
Parce qu'il s'est élevé superbement, et qu'il a
porté son faîte jusqu'aux nues, et que son coeur s'est
enflé dans sa hauteur, pour cela, dit le Seigneur, je le
couperai par la racine, je l'abattrai d'un grand coup et le porterai
par terre ” ; “ Ceux qui se reposaient sous son ombre se retireront de
lui ”, de peur d'être accablés sous sa ruine. Il tombera
d'une grande chute ; on le verra tout de son long couché sur la
montagne, fardeau inutile de la terre : Ou, s'il se soutient durant sa
vie, il mourra au milieu de ses grands desseins, et laissera à
des mineurs des affaires embrouillées qui ruineront sa famille ;
ou Dieu frappera son fils unique, et le finit de son travail passera en
des mains étrangères ; ou Dieu lui fera succéder
un dissipateur, qui, se trouvant tout d'un coup dans de si grands
biens, dont l'amas ne lui a coûté aucune peine, se jouera
des sueurs d'un homme insensé qui se sera perdu pour le laisser
riche ; et devant la troisième génération, le
mauvais ménage et les dettes auront consumé tous ses
héritages. “ Les branches de ce grand arbre se verront rompues
dans toutes les vallées ” : je veux dire, ces terres et ces
seigneuries qu'il avait ramassées comme une province, avec tant
de soin et de travail, se partageront en plusieurs mains ; et tous ceux
qui verront ce grand changement diront en levant les épaules et
regardant avec étonnement les restes de cette fortune
minée : Est-ce là que devait aboutir toute cette grandeur
formidable au monde ?
Est-ce là ce grand arbre dont l'ombre couvrait toute la terre ?
Il n'en reste plus qu'un tronc inutile. Est-ce là ce fleuve
impétueux qui semblait devoir inonder toute la terre ? Je
n'aperçois plus qu'un peu d'écume.
ô homme, que penses-tu faire, et pourquoi te travailles-tu
vainement ? - Mais je saurai bien m'affermir et profiter de l'exemple
des autres : j'étudierai le défaut de leur politique et
le faible de leur conduite, et c'est là que j'apporterai le
remède. - Folle précaution ! car ceux-là ont-ils
profité de l'exemple de ceux qui les précédent ?
ô homme, ne te trompe pas : l'avenir a des
événements trop bizarres, et les pertes et les fuites
entrent par trop d'endroits dans la fortune des hommes, pour pouvoir
être arrêtées de toutes parts. Tu arrêtes
cette eau d'un côté, elle pénètre de l'autre
; elle bouillonne même par-dessous la terre.
- Mais je jouirai de mon travail. - Eh quoi ; pour dix ans de vie !
- Mais je regarde ma postérité et mon nom.
- Mais peut-être que ta postérité n'en jouira pas.
- Mais peut-être aussi qu'elle en jouira.
- Et tant de sueurs, et tant de travaux, et tant de crimes, et tant
d'injustices, sans pouvoir jamais arracher de la fortune, à
laquelle tu te dévoues, qu'un misérable peut-être !
Regarde qu'il n'y a rien d'assuré pour toi, non pas même
un tombeau pour graver dessus tes titres superbes, seuls restes de ta
grandeur abattue : l'avarice ou la négligence de tes
héritiers le refuseront peut-être à ta
mémoire, tant on pensera peu à toi quelques années
après ta mort ! Ce qu'il y a d'assuré, c'est la peine de
tes rapines, la vengeance éternelle de tes concussions et de ton
ambition infinie. ô les dignes restes de ta grandeur ! ô
les belles suites de ta fortune ; ô folie ! ô illusion,
à étrange aveuglement des enfants des hommes !
Chrétiens, méditez ces choses ; Chrétiens, qui que
vous soyez, qui croyez vous affermir sur la terre, servez-vous de cette
pensée pour chercher le solide et la consistance. Oui, l'homme
doit s'affermir ; il ne doit pas borner ses desseins dans des bruites
si resserrées que celle de cette vie : qu'il pense hardiment
à l'éternité. En effet, il tâche, autant
qu'il peut, que le fruit de son travail n'ait point de fin ; il ne peut
pas toujours vivre, mais il souhaite que son ouvrage subsiste toujours
: son ouvrage, c'est sa fortune, qu'il tâche, autant qu'il lui
est possible, de faire voir aux siècles futurs telle qu'il l'a
faite. Il y a dans l'esprit de l'homme un désir avide de
l'éternité : si on le sait appliquer, c'est notre salut.
Mais voici l'erreur : c'est que l'homme l'attache à ce qu'il
aime ; s'il aime les biens périssables, il y médite
quelque chose d'éternel; c'est pourquoi il cherche de tous
côtés des soutiens à cet édifice caduc,
soutiens aussi caducs que l'édifice même qui lui
paraît chancelant. ô homme, désabuse-toi : si tu
aimes l'éternité, cherche-la donc en elle-même, et
ne crois pas pouvoir appliquer sa consistance inébranlable
à cette eau qui passe et à ce sable mouvant. ô
éternité, tu n'es qu'en Dieu; mais plutôt, à
éternité, tu es Dieu même ! c'est là que je
veux chercher mon appui, mon établissement, ma fortune, mon
repos assuré, et en cette vie et en l'autre. Amen